La longue lutte de Pinar Selek

Alors que l’écrivaine et sociologue a fait l’objet d’une nouvelle demande d’extradition du gouvernement turc à la France, la très prochaine visite de François Hollande à Ankara doit être l’occasion de faire progresser le lourd dossier des Droits de l’Homme en Turquie et d’exiger l’acquittement définitif de Pinar Selek.

Alors que l’écrivaine et sociologue a fait l’objet d’une nouvelle demande d’extradition du gouvernement turc à la France, la très prochaine visite de François Hollande à Ankara doit être l’occasion de faire progresser le lourd dossier des Droits de l’Homme en Turquie et d’exiger l’acquittement définitif de Pinar Selek.

Cela fera bientôt 16 ans que Pinar Selek subit une invraisemblable persécution politico-judiciaire par l’État turc. Rappelons les faits. Emprisonnée et torturée, elle a refusé de livrer les noms des militants kurdes sur lesquels elle conduisait une enquête sociologique. Le régime turc lui fait alors payer très chèrement son courage en l’accusant faussement de complicité dans un attentat qui s’est révélé n’être par la suite qu’un dramatique accident : des expertises indépendantes ont prouvé que l’explosion du Marché aux épices d’Istanbul en 1998 provenait d’une bouteille de gaz. Par ailleurs un suspect de cet « attentat » fabriqué de toutes pièces, avait déclaré avoir posé la bombe avec Pinar Selek. Il s’est ensuite rétracté en affirmant que ses aveux avaient été extorqués sous la torture. Lavé de tout soupçon il a été libéré alors que la sociologue et militante des Droits de l’Homme continuait d’être persécutée par la justice turque. Bien qu’elle ait été acquittée à trois reprises, en 2006, 2008 et 2011, un nouveau procès l’a condamnée à la prison à vie le 24 janvier 2013. Une importante délégation venue de France et d’autres pays européens – dont le journaliste Günter Wallraff - avait assisté à cette parodie judicaire et avait apporté de multiples témoignages. Pour une prise de vue plus détaillée du dossier judiciaire voir ici le communiqué du collectif de solidarité en Turquie.


A l’approche de la date anniversaire de cette condamnation, le collectif de solidarité et le comité de soutien universitaire de Strasbourg organisent lundi 20 janvier une conférence de presse pour « faire le point sur la situation inexplicable que vit Pinar et sur les développements récents de cette affaire ».

Parmi ces développements récents le fait le plus marquant est certainement l’étonnante publicisation par le gouvernement turc de sa demande d’extradition à la France. Une dépêche AFP a fait le tour des rédactions le 30 décembre dernier. Alors que cette demande d’extradition a été formulée dès le printemps 2013 – elle n’a aucune chance d’aboutir en raison de l’asile politique accordé par la France à Pinar Selek -, le régime turc, affaibli par des scandales politico-financiers, tente de jeter à la vindicte populaire la figure symbolique de Pinar Selek, dans une odieuse entreprise médiatique de diversion et de criminalisation. On sait que le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, dont les proches font l’objet d’une enquête judiciaire pour corruption, tente d’étouffer l’affaire en mutant des dizaines de magistrats et des centaines de policiers. C’est dans ce contexte de régression majeure des Droits de l’Homme et de dérive autoritariste du régime turc qu’il convient d’évaluer, aussi bien l’instrumentalisation politique du cas emblématique de Pinar Selek, que l’enjeu et toute la complexité diplomatique du voyage de François Hollande à Ankara les 27 et 28 janvier prochains.

Alp Selek, père de Pinar Selek, l'un de ses avocats, devant le tribunal d'Istanbul le 24-01-13 Alp Selek, père de Pinar Selek, l'un de ses avocats, devant le tribunal d'Istanbul le 24-01-13
Pinar Selek bénéficie de la protection académique de l’Université de Strasbourg, du soutien de la Ville de Strasbourg, de nombreux élus, d'eurodéputés, d'associations, de syndicats et de partis politiques. L’Ecole Normale Supérieure de Lyon lui a décerné récemment le titre Docteur Honoris Causa. Ecrivaine et chercheuse, elle est l’auteur de travaux scientifiques de premier plan et doit pouvoir aussi continuer son œuvre littéraire. Son inscription sur la Liste rouge d’Interpol, à la demande du gouvernement turc, serait inadmissible et on n’imagine pas que des gouvernements européens pourraient donner leur accord à une telle inscription. De fait, Pinar Selek voit sa liberté de déplacement réduite au seul territoire français et doit renoncer à des invitations dans plusieurs pays européens. Est-il acceptable que la Turquie, qui a fait l’objet du plus grand nombre de condamnations par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, puisse, en toute impunité, porter atteinte à l’une des libertés fondamentales de tout citoyen : la liberté de déplacement ? En plus des entorses majeures au droit turc et au droit international dont elle est la victime, Pinar Selek se voit infliger une double peine : exilée de son pays, elle est aussi aussi condamnée à ne pas dépasser les frontières de l'héxagone.

Aujourd’hui plus que jamais, le gouvernement français doit accorder à Pinar Selek sa pleine et entière protection. Il doit aussi affirmer son soutien à Pinar Selek et formuler publiquement une fin de non-recevoir à la demande d’extradition du gouvernement d’Erdogan. Il doit enfin réclamer vigoureusement l’acquittement définitif de Pinar Selek. C’est ce triple message que la diplomatie française devrait faire entendre à Ankara.

Sur l’échelle des valeurs humaines, la liberté et les recherches, l’œuvre littéraire et surtout la vie de Pinar Selek, comme la vie de dizaines de journalistes, syndicalistes ou militants des Droits de l’Homme, valent infiniment plus qu’un contrat économique avec la Turquie. Et la défense de libertés fondamentales, aujourd’hui comme demain, fera davantage progresser la démocratie et la société turques que la vente d’une centrale nucléaire. Nous sommes nombreux à espérer que le président et le gouvernement français trouveront le juste équilibre entre la défense des Valeurs et du Droit et les intérêts économiques de la France.

 

Pascal Maillard

 

PS : Ce billet de blog est écrit à titre personnel et n’engage pas le comité de soutien universitaire ni bien sûr le collectif de solidarité de Pinar Selek.

Additif du 20 janvier : reportages de France 3 Alsace et de Jean-Claude Meyer sur la conférence de presse. 

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