Université et crise de la critique. Réponse à Geoffroy de Lagasnerie

Dans un article du 19 août, qu’on peut lire ici, Geoffroy de Lagasnerie, jeune et brillant « intellectuel critique », propose, dans le commentaire d’un texte de Jacques Derrida, de « combattre simultanément la philosophie médiatique et celle académique », lesquelles sont renvoyées dos à dos. Réaction critique face à une thèse qui a ses limites.

Dans un article du 19 août, qu’on peut lire ici, Geoffroy de Lagasnerie, jeune et brillant « intellectuel critique », propose, dans le commentaire d’un texte de Jacques Derrida, de « combattre simultanément la philosophie médiatique et celle académique », lesquelles sont renvoyées dos à dos. Réaction critique face à une thèse qui a ses limites.

On comprend bien pourquoi le texte de Derrida intéresse autant l’auteur de Logique de la création. Il lui sert à asseoir un peu plus sa critique de l’université tout en trouvant une caution chez le maître de la déconstruction. Si la thèse de Derrida est aussi séduisante qu’habile – filiation et complémentarité entre philosophie académique et philosophie médiatique, toutes deux à critiquer et combattre -, elle me semble poser de multiples problèmes.

Le premier consiste à déterminer avec un minimum de précision ce qu’il convient d’entendre par « philosophie académique ». Si l’adjectif désigne d’abord une discipline enseignée à l’université, il renvoie surtout à une conception d’un savoir institutionnalisé et normatif, lequel fait autorité et renforce ce que Foucault appelait « l’ordre du discours » dans sa conférence inaugurale du Collège de France. La « philosophie académique » participerait ainsi de la construction et de l’exercice d’un pouvoir. Or, la déconstruction derridienne, et pas seulement dans sa filiation avec Heidegger et l’école française de ses commentateurs, n’a-t-elle pas construit un académisme philosophique dans l’université ?

Plus avant, le lieu principal de développement et de diffusion des philosophies critiques, inventives et créatrices du 20ème siècle, a été l’université elle-même. Canguilhem enseigne en Sorbonne, Deleuze est inséparable de Paris 8, Derrida enseigne à l’ENS et a été directeur d’études à l’EHESS, Baudrillard est en poste à Nanterre pendant 20 ans, Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy sont inséparables de l’Université de Strasbourg, Badiou passe de Paris 8 à l’ENS et Foucault enseigne pendant 15 ans au Collège de France, haut lieu de l’académisme universitaire, après avoir fait ses premières armes dans les universités de Lille et Clermont-Ferrand. Les exemples seraient légion. Bref, il est bien difficile de concevoir la philosophie française en dehors de l’université. Elle est le cadre institutionnel dans lequel les philosophes ont cherché, enseigné et diffusé leurs pensées. Et continuent de le faire.

Que beaucoup d’entre eux aient lié la production de leur savoir à d’autres lieux (souvent des universités étrangères), que certains aient pris l’université elle-même comme objet de leur critique – ce qui nous manque terriblement aujourd’hui -, qu’ils aient même combattu l’académisme et les pouvoirs universitaires, tout ceci n’enlève rien au fait que l’université a été l’espace institutionnel principal où ils ont produit et diffusé leur savoir. La thèse selon laquelle la philosophie critique et inventive ne pourrait se développer qu’en dehors de l’université est historiquement fausse. J’ajoute que la philosophie n’est évidemment pas le seul champ disciplinaire où s’invente la pensée critique, laquelle est souvent transdisciplinaire. Le problème de la crise de la pensée critique de ces vingt ou trente dernières années n’est pas réductible à l’hypothèse du renforcement d’un académisme universitaire sclérosant – chaque époque a ses académismes -, tout comme l’université ne saurait être réduite à la production d’un fonctionnement et d’un savoir purement académiques.

 

Le second problème est la possible validité d’une hypothèse radicalement opposée à celle de Derrida : la philosophie médiatique ne concourt pas à une relégitimation de la philosophie académique, mais, tout au contraire, l’affaiblit davantage. Elle l’affaiblit de deux manières au moins. Elle l’affaiblit durablement en tant que discipline en promouvant et en diffusant largement une représentation altérée et dégradée de la philosophie. Bien plus, elle en corrompt l’exercice en la mêlant étroitement à des finalités communicationnelles, de promotion narcissique et à des buts idéologiques ou bassement matériels. Où prennent ceux qu’on a nommés à partir de la fin des années 70 les « nouveaux philosophes » et dont parle Derrida, lesquels continuent de recycler des produits chimiquement purs de toute pensée, pendant que les nouveaux réactionnaires et les vulgarisateurs à la mode prennent le relai de la philosophie médiatique.

 

Le troisième problème est que la thèse de Derrida, soutenue et reprise par Lagasnerie, est parfaitement réversible. La « philosophie médiatique » est une philosophie socialement institutionnalisée et dont le pouvoir est d’une efficacité idéologique et politique immédiate. Son empire est même celui de l’immédiateté : elle entend avoir une prise directe sur l’actualité, conseiller les politiques et agir sur le monde. Voir BHL et quelques épigones. Inversement, même si elle exerce en son propre sein de multiples pouvoirs (sélection, évaluation, reproduction, mandarinat, conflits d’écoles, etc), la philosophie dite « académique », toute comme l’ensemble des sciences sociales, exercent aujourd’hui un pouvoir social très marginal. Sauf quand elles ont répondu aux injonctions d’utilité économique, de rentabilité et de performance produites par les cascades de réformes universitaires de ces vingt dernières années.

 

En définitive, la limite du joli paradoxe derridien de 1979 est son historicité. Il convenait à mon sens de réinscrire la pensée de Derrida dans son contexte historique pour voir que sa transposition à la spécificité de notre situation ne va pas de soi. Si nous traversons aujourd’hui une crise de l’université, et plus particulièrement une crise des Humanités et des Sciences humaines et sociales, une crise en leur sein de la pensée critique, les raisons en sont infiniment plus complexes que le seul académisme et la supposée complémentarité entre philosophie académique et philosophie médiatique. L’analyse critique, pour viser juste, doit intégrer une critique politique des réformes universitaires néolibérales (voir, par exemple, mes billets de blog de ces dernières années).

Certes, elle ne peut faire l’économie d’une critique du concours que les universitaires ont eux-mêmes apporté à la mise en place de ces réformes. Mais il ne faudrait pas oublier les nombreuses et nombreux chercheur-e-s qui résistent à ces réformes et les combattent. Il ne faudrait pas oublier non plus que la philosophie et les SHS en général font partie des champs disciplinaires les plus affaiblis par les réformes et les plus attaqués par les pouvoirs politiques de droite comme de gauche. Ces disciplines sont aussi celles qui ont encore aujourd’hui le plus fort potentiel de résilience, voire de résistance. Il ne faudrait pas oublier tous les chercheur-e-s et jeunes chercheur-e-s qui inventent de la pensée au quotidien, de la pensée critique et créatrice,  dans toutes les disciplines du sens, qu’ils soient philosophes, sociologues, historiens, anthropologues, linguistes, etc.

Enfin – et c’est sur ce point que les travaux de Lagasnerie sont précieux – il est de la plus haute urgence de comprendre la crise de la pensée critique que traversent la France et l’Europe. Que s’est-il passé pour que l’on atteigne un tel reflux de la pensée critique? Peut-être a-t-on trop oublié que Foucault, Bourdieu et Deleuze, avant d’être des intellectuels médiatiques, étaient d’abord de grands penseurs. Ils étaient engagés dans et par leurs œuvres, non prioritairement par leurs interventions dans l’espace social. Et ils n’ont jamais soumis leur pensée à une stratégie de communication, ce que nos « médiatiques » savent si bien faire. L’effacement de l’intellectuel critique et engagé –certains parlent de disparition, ce qui est faux à mon sens : on ne voit peut-être pas encore les grands penseurs de demain et il faut regarder au-delà de l’Europe - n’est que le symptôme d’une crise plus profonde qui implique toute la culture, notre conception de la démocratie et du politique, et pose une vraie question de civilisation. Un bon reportage de France 24 faisait récemment un état des lieux intéressant, où l’on retrouve d’ailleurs Geoffroy de Lagasnerie. Je le propose en manière d’ouverture. On peut le revoir ici :

http://www.france24.com/fr/20150214-guerre-idees-pensee-europe-competition-declin-amerique

Pascal Maillard

Addendum du 23 août : Geoffroy de Lagasnerie a répondu ce jour aux réactions et critiques suscitées par son billet. On peut lire sa réponse ici.

 

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