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Billet de blog 20 nov. 2020

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Pour répondre à notre effondrement

Le confinement a des conséquences dramatiques sur les étudiants. Dans une lettre à l’Administrateur provisoire de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le sociologue Alexandre Duclos ne se résout pas au naufrage de la précarité et demande que les étudiants exilés de leur fac soient autorisés à reprendre certains cours. Publication de sa lettre, précédée d’un prologue.

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Prologue

Le confinement n’est pas seulement sanitaire. Il est politique, biopolitique. Comme il émane d’un pouvoir néolibéral, autoritaire et liberticide, il met les citoyens devant la seule chose que son idéologie et son gouvernement soient capables de produire : de l’inégalité. L’inégalité devant le confinement. Une inégalité sociale, économique, culturelle, morale. Une inégalité violente et nue. Une fabrique de la pauvreté, de la violence et de tous les complotismes dont le premier responsable est le pouvoir lui-même. Une fabrique, également, des révoltes qui se préparent, des révoltes qui sont déjà là. Les petits sont plus petits, les pauvres plus pauvres. Le droit de survie est accordé aux plus grands, aux plus gros, aux plus riches. Survie, sauvetage et prospérité. On le sait : les supermarchés sont bondés quand la petite librairie est fermée. Consommez des GAFAM, plus de l’opéra.

L’exemple de l’université est là, sous nos yeux, terrible. L’université est désormais soumise à un Ministère de l’Inégalité Supérieure. Le MIS organise la « lutte des classes ». Piloté par Frédérique Vidal, qui n’a plus aucune légitimité et doit démissionner. L’une des multiples inégalités est la suivante : les étudiants des classes sociales supérieures ont droit à leurs cours et même leurs colles dans les classes préparatoires aux Grandes Écoles, quand les étudiants des classes sociales inférieurs sont privés de leur université. Inégalité de classe. Un article récent de Mediapart soulignait « la grande dépression des étudiants », privés de leur cours et de la vie sociale qui est nécessaire à leur équilibre. Les étudiants de 1ère année de licence ont subi le 1erconfinement lorsqu’ils étaient en terminale. Le second confinement est devenu pour beaucoup un enfer de solitude. Des décrochages se transforment en abandon d’étude et en pathologies graves. C’est un désastre humain, social, culturel, éducatif, scientifique, pour toute une partie de notre jeunesse.

Mais la communauté universitaire est aussi mise au défi de répondre à un autre désastre : un accroissement programmé et vertigineux des processus de précarisation et de la précarité effective et qui touche 30% des personnels de l’enseignement supérieur et un pourcentage au moins équivalent des étudiants. Dans sa belle et forte lettre, que l’on peut lire ci-dessous et qu’il m’autorise à publier, Alexandre Duclos nous appelle à reprendre les cours, à rouvrir les universités, à résister aux oukases ministérielles. Il nous alerte sur un « naufrage prévisible, déjà engagé mais qui s'accélère dramatiquement tous azimuts, notamment pour les étudiant.e.s de première année et les enseignant.e.s ». Il a raison. Il faut le lire et diffuser sa lettre.

Pascal Maillard

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La lettre d’Alexandre Duclos

Cher.e.s collègues, Monsieur l'Administrateur provisoire de l'Université,
De profundis clamavi,
Avec tout le respect que je dois à la querelle qui vous oppose à Mme Y et dont vous avez bien voulu nous faire part dans le mail auquel je réponds, je préfèrerais apprendre de vous ce qu'en ces temps chaotiques nous mettrons en place dès demain matin pour faire droit aux étudiant.e.s que le virage internet empêche de recevoir leur formation.
Cette querelle est afférente aux remontées des délégués de promotion. Quoi que l'on pense de ces délégués, que diront-ils que nous ne vivions déjà ? Que nous perdons nos étudiant.e.s de L1 par brassées entières parce que le basculement en téléprésence créé des ruptures d'égalité insupportables et injustifiables ? Que les réponses par trop bureaucratiques ne sauvent que les apparences ? Que la précarité des précaires ne va qu'en s'amplifiant ? Que le corps des précaires de l'université, toujours croissant, ne tient plus que par l'éventail des peurs qui les tenaillent ? Que les titulaires sont eux et elles aussi enferrés dans un magma de guerres picrocholines ou tragiques, et eux-mêmes précarisés ? Et s'ils le disent, l'entendrons-nous ? Et qu'en ferons nous, nous qui sommes désormais menacés de prison en cas de charivari, tradition pourtant millénaire dans le quartier latin?
Pour sauver et restaurer le CNU, le bonheur de vivre, de penser, de travailler à l'université, le projet d'une université populaire, ouverte et démocratique il y aura besoin de tout le monde, étudiants, précaires, titulaires. Universitas magistrorum et scolarium s'il en est, que fera la Sorbonne - et nous qui faisons vivre la Sorbonne - pour répondre à notre effondrement non pas seulement planifié mais encore mis en œuvre? 
Modestement, on pourrait commencer par autoriser des captations vidéos des cours à l'université, en public, avec le droit pour les étudiant.e.s exclus par l'exil sur internet des cours de venir assister à leurs cours. Un peu de métis ne nuit point (au sens d'intelligence rusée) et cela permettrait de donner accès à leur formation à ceux et celles qui y ont droit. Plus ambitieux, on pourrait lancer depuis la cour de la Sorbonne, devant notre vieille Chapelle Sainte Ursule, des Assises nationales des universités (pas une CPU bis) pour démonter, partager, critiquer, remplacer la LPR. On pourrait, que sais-je encore, profiter du confinement pour élargir le champ du débat en invitant celles et ceux qui ont contribué à des entreprises parallèles (Université Libre de Tolbiac, La Volante, etc). Et puis, au lieu de nous terrer chacun dans nos bastions, partager le constat de la déréliction de l'outil commun et inventer la suite. On pourrait désobéir aux oukases ministérielles, ou pour le moins résister en tant qu'institution, en tant que corps, ou pour le moins exister car aujourd'hui (et je dis bien aujourd'hui), c'est l'exercice même de nos métiers qui devient impossible. Quand la moitié d'un effectif n'a pas accès, ou qu'un mauvais accès à une formation, on n'enseigne pas pour ces exclus. On fait semblant de tenir une promesse qu'on ne tient pas. 
Prendre la mesure de ce marasme n'est pas une affaire de chiffres, vous avez ces chiffres et êtes en mesure de les produire. Je crois qu'il est plutôt temps de mettre en mots, entre nous et sur la place publique, le vrai résultat des politiques passées et actuelles. Nous mettre d'accord sur la réalité. 
Ater puis chargé de cours depuis 2006, j'appartiens par le fait à plusieurs chapelles. Je vois, dans leurs réseaux, les précaires se construire une lutte qui étant données les situations de souffrance psychique, morale et souvent de précarité économique extrême de nombre d'entre eux, ne saurait être que légitime. J'enseigne depuis 14 ans à Tolbiac qui est une autre "chapelle", dont les étages ne tiennent que par le dévouement de personnels épuisés. Des locaux qui se précarisent en même temps que les personnes qui les occupent. Je vois des étudiant.e.s désorientés, pris dans une sélection de plus en plus violente, de moins en moins équitable et de moins en moins explicite. Membre d'un laboratoire de recherche, j'entends des collègues qui souffrent de plus en plus de n'avoir plus le temps de chercher, de penser, de partager le fruit des recherches, trop occupé.e.s à chercher des financements ou à se soumettre à des procédures administratives de plus en plus chronophages. 
Bref, nous assistons à un naufrage prévisible, déjà engagé mais qui s'accélère dramatiquement tous azimuts, notamment pour les étudiant.e.s de première année et les enseignant.e.s. Que faisons-nous ? J'ai sous mes yeux la une du quotidien Le Monde en ligne. Il n'y est pas fait mention de la manifestation que les plus braves d'entre-nous ont mené hier. Il faut donc faire plus et pas seulement continuer. Que fait la Sorbonne pour survivre et tenir sa promesse ? 
Salutations respectueuses,
Alexandre Duclos
Chargé de cours en sociologie à l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne
Docteur en sociologie
Docteur en philosophie
Diplômé de Sciences-Po Paris

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