Pascal Maillard
Abonné·e de Mediapart

173 Billets

7 Éditions

Billet de blog 21 janv. 2021

Le distanciel tue

« Le distanciel tue ! », avait écrit hier une étudiante sur sa pancarte, place de la République à Strasbourg. Macron et Vidal ont répondu ce jour aux étudiant.es, par une entreprise de communication à Saclay qui nous dit ceci : Macron est définitivement le président des 20% et Vidal la ministre du temps perdu.

Pascal Maillard
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Grand malaise à l’Université Paris-Saclay, où le président Macron et la ministre Frédérique Vidal participent à une table ronde avec des étudiant.es, bien sûr un peu trié.es sur le volet. Pendant ce temps bâtiments universitaires et routes sont bouclés, les manifestants éloignés et encerclés. Voir ci-dessous le communiqué CGT, FSU, SUD éducation, SUD Recherche de l'Université Paris-Saclay et ICI une version plus détaillée avec quelques photos. Les libertés sont une fois de plus confisquées et dans le cas présent les otages d’une entreprise de com’ qui vire au fiasco, pour ne pas dire à la farce. Attention : vous allez rire et pleurer. Peut-être un rire nerveux et des pleurs de colère. La politique de Macron appartient à un très mauvais théâtre de l’absurde, qui vire à la tragédie. Ou une tragédie qui vire à l'absurde. Nous ne savons plus très bien, mais nous y sommes, et jusqu'au cou.

Il est 13h15. Je tente de déjeuner entre deux visioconférences et quelques coups de fil urgents au sujet de collègues universitaires qui ne vont pas bien. On m’alerte par sms : Macron et Vidal à la télé ! J’alume le téléviseur, l’ordinateur sur les genoux, le portable à la main. La condition ordinaire du citoyen télétravailleur. La ministre parle aux étudiant.es. On l’attendait à l’Université de Strasbourg ce matin avec son ami Blanquer, pour les Cordées de la réussite, mais le déplacement en province du ministre de l'Education nationale a été annulé. Une lettre ouverte sur la question a circulé. La ministre est donc à Saclay. Que dit-elle ? Je prends des notes entre deux fourchettes de carottes râpées :

« Le moment où le décret sort, il faut que ce soit au moins la veille du jour où les choses sont mises en place. » Là, je manque de m’étouffer, mais dans un réflexe salutaire je parviens à appuyer sur la touche « Enregistrement ». L’aveu est terrible, magnifique. Du Vidal dans le texte. Je pense à Jarry. Je pense à Ionesco. Je pense surtout aux dizaines de milliers de personnels des universités qui, à dix reprises depuis le début de cette gestion calamiteuse et criminelle de cette crise, se sont retrouvés vraiment dans cette situation : devoir appliquer du jour au lendemain le décret ou la circulaire de la ministre. Samedi et dimanche derniers, des centaines de collègues à l’université de Strasbourg et des milliers partout en France ont travaillé comme des brutes pour « préparer » la rentrée du 18. Le décret date du 15 et a été publié le 16 ! Des centaines de milliers d’étudiants paniquaient sans information. Criminel !

Mais la ministre continue :

« Tout le monde sera ravi d’accélérer l’étape d’après ». Nous aussi, mais on ne sait pas comment faire.

« Sur le calendrier, c’est difficile .. » Effectivement.

« Moi, j’ai des débuts d’année - des débuts de second semestre, pardon - qui s’échelonnent quelque part … »Quelque part … La ministre fait-elle encore ses cours à l’Université de Nice ?

Là, Macron sent que ça dérape vraiment et coupe Frédérique Vidal. Il a raison. Tant qu’il y est, il ferait bien de lui demander sa démission. Il rendra service à l’université, à la recherche, à la jeunesse, au pays. Et il sauvera peut-être des vies. Après avoir accompli cette action salutaire, il nous rendra aussi service  en tentant d’être président à plus de 20%. « 20% en présentiel, dit-il, mais jamais plus de 20%, l’équivalent d’un jour par semaine ». Le président est un peu déconnecté des réalités de la gestion d’une faculté au pays du distanciel, de l’Absurdistan et du démerdentiel que son gouvernement a créé.

Pour bien comprendre les choses en étant "pratico-pratique" comme dit Macron, voilà de quoi il retourne : les enseignants et les scolarités (personnels administratifs dévoués et épuisés qui n'en peuvent plus et qu'on prend pour des chèvres) doivent organiser et gérer les TD de 1ère année à la fois en présence et à distance pour un même groupe, les CM à distance, trouver des salles qui doivent être occupées à demi-jauge pour des groupes toujours trop grands et articuler le tout dans un emploi du temps hebdomadaire qui n'oblige pas les étudiants à entrer chez eux pour suivre un TD ou un CM à distance après avoir suivi un TP ou un TD en présence. Et désormais il faudra encore entrer dans la moulinette les 20%  en présence pour tous les niveaux : L1, L2, L3, M1, M2. Une pure folie. 

Mais pas de problème, Macron a la solution : « C’est à vos profs de gérer », dit-il aux étudiants. Le président en disant ceci pourrait bien devoir gérer quelques tentatives de suicide supplémentaires. Pour les étudiant.es cette folie se traduit par une résignation au "distanciel" et toutes ses conséquences pathologiques, ou bien un quotidien complètement ingérable dans l'éclatement entre la distance et l'absence.

Petite observation incidente : dites à un individu qu'il doit être présent dans la distance et distant dans la présence, faites-lui vivre cela pendant des mois, et vous êtes assuré qu'il deviendra fou. L'Etat fabrique non seulement de la souffrance individuelle et collective, mais aussi de la folie. Macron ne doit donc pas s'étonner qu'il y ait aujourd'hui dans la jeunesse quelques "millions de procureurs".

La suite de l'échange avec les étudiant.es confirmera que Macron et Vidal ont le même problème avec le temps, un gros problème avec le temps. L'avenir est au passé. Le président dira ceci : « Evidemment il y aura des protocoles sanitaires très stricts » pour le second semestre. Le second semestre a débuté dans la majorité des universités.  Mais, pas de problème : « Evidemment ce que je dis, c’est pour dans 15 jours à trois semaines ». Les 20 % et tout le tralala. Dans 15 jours on recommence tout et on se met au travail tout de suite pour préparer la 11ème révolution vidalienne ? Le président n'a pas compris que Vidal a fait de l'Université une planète désorbitée ...

Nous sommes de plus en plus nombreux à penser et dire ceci : « Ils sont fous, on arrête tout, tout de suite ! On sauve des vies, on désobéit ! ». Dans certaines universités, il y des mots d'ordre ou des demandes de banalisation des cours pour la semaine prochaine. Lors de l'AG d'hier à l'Université de Strasbourg, étudiant.es et personnels ont voté cette demande. Il faut tout banaliser avant que l'insupportable ne devienne banal ! Il nous faut nous rapprocher, limiter le "distanciel". Il n'y a aucun ciel dans les capsules et les pixels. Nous avons besoin de présence et pour cela il faut des moyens pour améliorer la sécurité sanitaire des universités.
Pascal Maillard

Manifestation en soutien aux étudiant.es/Strasbourg/20-01-21 © Pascal Maillard

Communiqué CGT, FSU, SUD éducation, SUD Recherche de l'Université Paris-Saclay

Aujourd’hui, E. Macron et F. Vidal étaient à l’université pour l’inauguration du plan quantique Les quelques personnels et étudiant.e.s venu.e.s s’exprimer contre la LPR et la fermeture des universités ont été retenue.s sans motif à plusieurs centaines de mètres du rond-point de Bures pendant plus de 2h. 

Aujourd’hui, le dialogue pour l’université c’est :

  • Ne pas prévenir les personnels et les étudiant.e.s de cet évènement alors qu’il est publié sur tous les médias.
  • Prendre prétexte de travaux pour justifier le bouclage des bâtiments d’enseignement et la fermeture des routes.
  • Encercler et retenir dans un coin reculé au bord de l’Yvette avant même l’entrée du campus pendant plus de 2h les personnels et étudiant.e.s venu.e.s crier quelques vérités et afficher quelques banderoles.

La souffrance des étudiant.e.s est réelle et grandissante. Cacher son expression derrière des rangées de gendarmes mobiles ne va pas résoudre les problèmes de fond.

---------------------

Mise à jour du 22 janvier à 22h :

Après Macron et Vidal, ce sont Castex et Vidal qui dialoguent avec les étudiants demain samedi 23 à 14h à l'Université de Strasbourg

L’Université de Strasbourg sera un Saclay bis pour le gouvernement. Frédérique Vidal a enjambé le temps et a joué à saute-mouton avec nous. Elle n’était pas là le 21. Elle le sera le 23.

A lire ici :

https://www.francebleu.fr/infos/politique/jean-castex-en-alsace-pour-parler-de-la-cea-et-de-la-precarite-etudiante-1611298287

Et là :

https://actu.fr/societe/pourquoi-le-premier-ministre-jean-castex-se-deplace-ce-samedi-a-colmar-et-strasbourg_38912638.html

Quatre ministres, dont Vidal pour un dialogue avec des étudiants triés sur le volet à 14h ce samedi 23 janvier.

L’administrateur provisoire de l’Université de Strasbourg, Michel Deneken, a oublié d’informer les membres du conseil d’administration, les représentants des personnels et la communauté universitaire.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Nouvelle-Calédonie: débats autour du colonialisme français

À la Une de Mediapart

Journal — France
Au tribunal, la FFF est accusée de discriminer des femmes
Neuf femmes accusent la Fédération française de football de les avoir licenciées en raison de leur sexe ou de leur orientation sexuelle. Mediapart a recueilli de nombreux témoignages mettant en cause le management de la FFF. Son président Noël Le Graët jure qu’il « n’y a pas d’atmosphère sexiste à la FFF ».
par Lénaïg Bredoux, Ilyes Ramdani et Antton Rouget
Journal — France
Le Squale, opérations secrètes
Basées sur des interceptions judiciaires ayant visé l’ancien chef des services secrets intérieurs, Bernard Squarcini, notre série de révélations met au jour l’existence d’un État dans l’État, où se mêlent intérêts privés et basse police.
par La rédaction de Mediapart
Journal — France
Le « Monsieur sécurité » du groupe LVMH écope de neuf mises en examen
Atteinte à la vie privée, trafic d’influence, violation du secret professionnel... : l’actuel directeur de la protection des actifs et des personnes de la multinationale, Laurent Marcadier, est mis en cause par la justice dans l’affaire Squarcini. Il dément « catégoriquement » tous les faits.
par Fabrice Arfi
Journal — France
L’émancipation de la Guadeloupe, toujours questionnée, loin d’être adoptée
Alors qu’une crise sociale secoue l’île antillaise, le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, a lâché le mot : « autonomie ». Une question statutaire qui parcourt la population depuis des années et cristallise son identité, mais qui peine à aboutir.
par Amandine Ascensio

La sélection du Club

Billet de blog
Militer pour survivre
Quand Metoo à commencé j’étais déjà féministe, parce qu’on m’a expliqué en grandissant que les gens étaient tous égaux, et que le sexisme c’était pas gentil. Ce qu’on ne m’avait pas expliqué c’est à quel point le sexisme est partout, en nous, autour de nous. Comment il forge la moindre de nos pensées. Comment toute la société est régie par des rapports de forces, des privilèges, des oppressions, des classes sociales.
par blaise.c
Billet de blog
Faire militance ou faire communauté ?
Plus j'évolue dans le milieu du militantisme virtuel et de terrain, plus il en ressort une chose : l’impression d’impuissance, l’épuisement face à un éternel retour. Il survient une crise, on la dénonce à coups de critiques et d’indignation sur les réseaux, parfois on se mobilise, on tente tant bien que mal d’aider de manière concrète.
par Douce DIBONDO
Billet de blog
Penser la gauche : l'ubérisation des militant·e·s
Les mouvements politiques portent l’ambition de réenchanter la politique. Pour les premier·e·s concerné·e·s, les militant·e·s, l’affaire est moins évidente. S’ils/elles fournissent une main d’oeuvre indispensable au travail de terrain, la désorganisation organisée par les cadres politiques tendent à une véritable ubérisation de leurs pratiques.
par Nicolas Séné
Billet de blog
Un jour dans ma vie militante : l’Etat réprime impunément des familles à la rue
[Rediffusion] Jeudi 28 octobre, soutenues par Utopia 56, plus de 200 personnes exilées à la rue réclamant l’accès à un hébergement pour passer l’hiver au chaud ont été froidement réprimées. L’Etat via son organe répressif policier est en roue libre. Bénévole au sein de l’association, j’ai été témoin direct de scènes très alarmantes. Il y a urgence. Voici le témoignage détaillé de cette journée.
par Emile Rabreau