«Le cinquième jour», poème de la Marche pour les sciences

Voici « Le cinquième jour », un très beau poème de Jane Hirshfield qui a été lu par l’auteur ce 22 avril à Washington et simultanément dans des centaines de villes à travers le monde, à l’occasion de la Marche pour les sciences.

 « Le poème que nous allons lire devant vous a été traduit par Delia Morris et Geneviève Liautard, traductrices officielles de l’œuvre de Jane Hirshfield, à sa demande, dans le cadre du mouvement "Poètes pour les sciences". Il sera lu par Jane aujourd’hui même aux environs de 17h, heure française, depuis le National Mall à Washington comme contribution à la Marche pour les sciences qui se tient aujourd’hui 22 avril 2017, Jour de la Terre, et ce dans le monde entier.

Elle l’a écrit le 25 janvier, cinquième jour de la nouvelle présidence des Etats Unis, quand les informations sur le changement climatique ont été enlevées du site Web de la Maison Blanche et que des scientifiques de l’Agence pour la Protection de l’Environnement, du Service des Parcs Nationaux, du Département de l’Agriculture ainsi que d’autres agences fédérales ont reçu l’ordre de ne plus divulguer de nouvelles informations sur la recherche, sans autorisation. Ce jour là, des scientifiques du Parc National des Badlands dans le Dakota du Sud, ont commencé à envoyer des tweets non officiels au sujet d’informations factuelles. Des scientifiques de nombreuses agences gouvernementales et des universités ont commencé à copier les dossiers de recherche sur des serveurs de sauvegarde pour les préserver. »

 

 

hirshfield

 

LE CINQUIÈME JOUR

 

Le cinquième jour

Il fut interdit aux scientifiques

qui étudiaient les rivières de parler

ou d’étudier les rivières.

 

Aux scientifiques qui étudiaient l’air

on demanda de ne pas parler de l’air,

et ceux qui travaillaient pour les paysans

furent muselés,

et ceux qui travaillaient pour les abeilles.

 

Du fin fond du Dakota du Sud quelqu’un

commença à poster des faits.

 

On demanda aux faits de ne pas parler

et ils furent supprimés.

Les faits, étonnés d’être supprimés, se sont tus.

 

Alors, seules les rivières

parlaient des rivières,

et seul le vent parlait de ses abeilles,

 

tandis que les bourgeons réels des arbres fruitiers

poursuivaient sans cesse l’avancée vers leur fruit.

 

Le silence parlait fort du silence,

et les rivières continuaient à parler

des rivières, des rochers, de l’air.

 

Gravement, sans oreilles ni langues,

les rivières incontrôlées continuaient à parler.

 

Les chauffeurs de bus, magasiniers,

programmeurs, machinistes, comptables,

techniciens de labo, violoncellistes

continuaient à parler.

 

Ils parlaient le cinquième jour,

du silence

 

Jane Hirshfield

© Traduction Delia Morris

 et Geneviève Liautard 2017

 

 

ON THE FIFTH DAY (© Jane Hirshfield 2017)

 

On the fifth day

the scientists who studied the rivers

were forbidden to speak

or to study the rivers.

 

The scientists who studied the air

were told not to speak of the air,

and the ones who worked for the farmers

were silenced,

and the ones who worked for the bees.

 

Someone, from deep in the Badlands,

began posting facts.

 

The facts were told not to speak

and were taken away.

The facts, surprised to be taken, were silent. 

 

Now it was only the rivers

that spoke of the rivers,

and only the wind that spoke of its bees,

 

while the unpausing factual buds of the fruit trees

continued to move toward their fruit.

 

The silence spoke loudly of silence,

and the rivers kept speaking, 

of rivers, of boulders and air.

 

In gravity, earless and tongueless,

the untested rivers kept speaking.

 

Bus drivers, shelf stockers,

code writers, machinists, accountants,

lab techs, cellists kept speaking.

 

They spoke, the fifth day,

 

of silence.

---------------

Je remercie Delia Morris et Geneviève Liautard pour l'autorisation de publication de leur traduction.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.