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Billet de blog 22 mai 2018

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«La rentrée n’aura pas lieu»

Le service public de l’Enseignement supérieur et de la Recherche traverse une crise aussi grave que celle des hôpitaux. Face au manque cruel de moyens et aux conditions de travail dégradées, encore aggravées par la folie de Parcoursup, des universitaires prennent la décision de ne pas faire la prochaine rentrée. Un exemple avec une motion de l’Université de Lille et le témoignage d’Isabelle Bruno.

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En 2014 un article du Monde faisait le point sur la multiplication des cas de souffrance au travail dans les universités tandis qu’un autre évoquait les suicides et les burn-out dans les laboratoires des organismes de recherche. Quatre ans plus tard la situation s’est encore considérablement dégradée. Des témoignages précis (voir ici par exemple) ont documenté une situation dramatique qui est volontairement cachée par les tutelles, malgré les alertes récurrentes des partenaires sociaux et le nombre d’enquêtes ouvertes par les CHSCT.

Si les conséquences du « nouveau management public » affectent aujourd’hui tous les services publics ainsi que le rappelle cet article, dans les universités l’imposition autoritaire et précipitée de la loi ORE et de la plateforme Parcousup a constitué la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Une grève des précaires s’organise avec un lancement le 25 mai, le jour anniversaire du processus de Bologne. Des universitaires décident individuellement de démissionner de leurs responsabilités administratives : « J’arrête car nous crevons de ne pas arrêter », écrit Alexis Blanchet dans une lettre ouverte. Et Isabelle Bruno, dont je reproduis le témoignage ci-dessous avec son accord, lance une alerte que partageront de nombreux universitaires : « nous voulons juste faire notre métier sans y laisser notre santé physique et mentale. »

Les conditions de travail dans les universités sont en passe de devenir aussi « insensées » que celles qu’on impose aux personnels des hôpitaux. Les secteurs de la santé, de l’éducation, de la formation et de la recherche sont-ils si accessoires pour qu’on les maltraite à ce point ? Mais peut-être que la question est mal posée et que l’on doit bien plutôt considérer qu’ils font l’objet d’une attention toute particulière des politiciens néolibéraux et des puissances financières. Afin de les soumettre au secteur privé, la stratégie, d’une redoutable efficacité, est toujours la même : asphyxier financièrement un service public pour y créer des dysfonctionnements qui constitueront le prétexte à l'imposition d'une réforme. Peu importe le prix humain et social à payer ! La « santé physique et mentale » des salariés de la Fonction publique est bien peu de chose pour celui qui stigmatise les « fainéants » et « les gens qui ne sont rien ».

A cette violence du discours politique, à la violence des conditions de travail dans des universités qu'on transforme en entreprises, s'ajoute désormais la violence aveugle de la sélection et du tri social générée par la plateforme Parcoursup. Cette violence touche la jeunesse, et au sein de cette jeunesse 400 000 lycéens et lycéennes qui découvrent ce jour avec angoisse qu'ils sont sur liste d'attente ou tout simplement refusés dans les formations universitaires auxquelles ils aspiraient. On ne s'étonnera pas que cette jeunesse choisisse la révolte et les formes de violence qui peuvent l'accompagner.

Motion de la section de Science politique de l’Université de Lille

La section de science politique de l’Université de Lille prend acte de la forte augmentation des effectifs, aggravant encore davantage le sous-encadrement de la section pourtant déjà signalé depuis des années. Face à ce constat, et en cohérence avec son opposition à la loi ORÉ qui répond au manque chronique de moyens de l'Université par la sélection des étudiant.e.s, la section se trouve face à l'impossibilité d'organiser la rentrée prochaine sans la mise en place d’un plan d’urgence.

Pour cette raison, la section a décidé les actions suivantes, tant que ce plan d'urgence n'est pas enclenché par la Présidence de l’Université de Lille :

  • Non transmission des notes de cours magistraux (CM) et de travaux dirigés (TD) à tous les niveaux de licence et de master
  • Non organisation de la rentrée 2018–2019

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Témoignage d’Isabelle Bruno, maître de conférences en science politique à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de l'Université de Lille

Nous sommes majoritaires dans notre section, mais minoritaires au sein de l'Université de Lille. Nous ne prétendons pas être des modèles à suivre, encore moins donner des leçons ; nous voulons juste faire notre métier sans y laisser notre santé physique et mentale.

Notre mobilisation est très raisonnable. Ce sont nos conditions de travail qui sont insensées.

Notre situation est critique depuis plusieurs années. 15 titulaires pour 1600 étudiants. 1 agent contractuel qui attend sa CDIsation et qui, en attendant, gère notre licence. 54 vacataires qui assurent plus de 1500 heures d'enseignement dont certains ayant travaillé au S1 n'ont toujours pas été payés, voire n'ont pas signé leur contrat. Des collègues titulaires qui pleurent dans leur bureau, qui annulent des cours du S2 pour corriger des copies du S1 en raison d'un calendrier aberrant, d'autres qui envisagent très sérieusement de démissionner. Une année qui commence vers le 20 août pour poursuivre le traitement des candidatures en accès dérogatoire sans prime ni décharge ; pour faire soutenir des mémoires sans prime ni décharge ; pour organiser la rentrée et gérer des années d'étude sans prime ni décharge ; pour recruter des vacataires dans toute la France et au-delà en sachant que leurs frais de transport ne seront pas pris en charge, donc qu'on leur propose du travail gratuit ; des vacances de Noël à corriger plusieurs centaines de copies du S1, des vacances de Pâques à corriger plusieurs centaines de copies du S2, sans prime "grand amphi" ni décharge ; des dossiers HCERES absurdes de l'avis même des évaluateurs et des évalués, qui acceptent ce jeu de dupes pour rester dans le rang, pour garder son rang ; des "appels à projets pédagogiques innovants" pour financer nos enseignements. Une année qui se termine mi-juillet en se disant que ça ne peut plus durer, que c'est sûr, on ne tiendra pas une année de plus. Et chaque année, on tient. Et chaque année, on s'enfonce. 

Notre situation ressemble peut-être à celle de votre département. Notre réalité est sans doute partagée par de nombreux collègues, comme l'attestent les rapports HCERES, les communiqués syndicaux, les témoignages, les tribunes, les démissions. Et pourtant, ça tient. Depuis vingt ans, plusieurs mobilisations ont fait entendre des voix dissonantes, ont manifesté une claire conscience du devenir de l'Université, ont fait la preuve de la réflexivité des universitaires, lucides sur leur sort et celui de leurs étudiant-e-s. Les processus de transformation de nos institutions, de nos pratiques, de nos représentations ont été analysés. Les facteurs explicatifs ont été mis au jour. On sait le comment, le pourquoi, la finalité. Qui y gagne, qui y perd. On sait tout ça : rendre compte du monde social, en principe, on sait faire. Agir sur lui, c'est une autre affaire. Il faut d'abord gagner l'opinion. Il faut rallier la majorité silencieuse des collègues. Il faut leur expliquer, les convaincre. 

On a essayé d'expliquer et de convaincre. On continue à le faire. Il faut le faire. Mais on ne peut plus attendre. On est raisonnable. On ne peut plus se permettre d'être impuissant. On tente d'agir localement, modestement. On n'a rien à perdre. Peut-être que nous devrons rendre nos notes sans avoir rien obtenu ou très peu. Sans doute les jurys se tiendront avec une ou quelques semaines de retard. L'année aura in fineété à peine bousculée par 6 camions de CRS et l'effraction d'une idée qui chemine déjà, celle qu'après tout, faire des études, ce n'est pas un droit, ça se mérite. Parcoursup enregistrera des cafouillages mais celles et ceux que le dispositif aura exclus ne viendront pas se plaindre. On pourra continuer de pester contre cette loterie absurde mais déjà un autre motif de mobilisation surgira : l'arrêté licence, le statut des EC, la libéralisation des droits d'inscription. La loi ORÉ sera déjà de l'histoire ancienne. Comme Bologne, comme le Pacte pour la Recherche, comme l'ANR, comme la LRU.

À notre petite échelle, comme d'autres collègues ailleurs et ensemble, nous aurons tout tenté. Et à la rentrée prochaine, nous reprendrons nos activités de recherche. Nous ferons notre service d’enseignement. 192 heures. C'est tout. Et la rentrée n'aura pas lieu. 

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Pour aller plus loin sur la mobilisation à Lille, voir le site En Marge :

Analyse

Parcoursup : tout comprendre en moins de dix minutes

Série "Loi Vidal : la mobilisation étudiante face à l'Etat d'ordre"

Episode 1 // 28 mars 2018 : l'étincelle lilloise

Episode 2 // Les étudiants lillois passent leur examen de conscience

Episode 3 // Sur les parvis... les CRS

Episode 4 // "La sélection remet en cause notre vocation de professeur à l'Université publique"

En images

Retour sur la mobilisation lilloise

Billet

Au quinzième jour

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