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Billet de blog 22 sept. 2022

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Faut-il fermer les universités pour faire des économies d’énergie ?

La mesure prise unilatéralement par le président de l’université de Strasbourg de fermer les locaux pendant deux semaines cet hiver est largement rejetée par la communauté universitaire. Peut-on, au nom de la « sobriété énergétique », reporter sur les étudiant·es et les personnels une charge financière que l’établissement et l’État refusent d’assumer ?

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La question est à la fois éthique et politique. Elle est celle des rapports entre écologie et justice sociale : pour consommer moins faut-il assommer les pauvres ? On m’objectera que les étudiants et les personnels des universités ne sont pas les plus pauvres des plus pauvres. C’est probablement vrai. Mais ce sont bien les plus pauvres parmi elles et parmi eux qui subiront le plus les conséquences des fermetures administratives des universités. Et les plus pauvres sont de plus en plus nombreux : 30% de personnels précaires à l’université, un étudiant sur deux qui ne mange pas à sa faim. Combien auront les moyens de se chauffer décemment cet hiver ? Combien ont déjà décidé de ne pas allumer leur chauffage parce qu’ils n’en ont pas les moyens ? Combien seront-ils à compter sur les bibliothèques et les salles de cours pour emmagasiner quelques calories ? Des centaines et peut-être des milliers à l’université de Strasbourg, des centaines de milliers dans toute la France.

Face à ce scénario catastrophe hautement prévisible, il est bien difficile de comprendre la décision de Michel Deneken, président de l’université de Strasbourg, de fermer administrativement son établissement pendant une semaine au mois de janvier et de mettre tout le monde à distance pendant une autre semaine au mois de février (voir un article ici ou un reportage et un autre ici) Qui plus est, annoncer une telle mesure juste après la rentrée universitaire, témoigne d’une faute de communication – on n’accueille pas des étudiants en leur disant que l’université fermera deux semaines -, mais aussi d’une ignorance des conséquences en chaîne d’une telle décision.

Le début du mois de janvier est traditionnellement consacré aux examens de la fin du premier semestre. C’est la période pendant laquelle les étudiants ont le plus besoin des bibliothèques pour leurs révisions, mais c’est aussi le moment de l’année où les personnels des scolarités ont des charges de travail particulièrement importantes. Une fermeture administrative lors de la première semaine du mois de janvier aura mécaniquement pour conséquence d’augmenter la charge de travail de ces personnels pendant les semaines suivantes. Comme les services administratifs des universités manquent cruellement de personnels et que ceux-ci souffrent de situation de surtravail chronique, la décision du président provoquera encore davantage de pression et de souffrance au travail.

La seconde conséquence est évidemment le report des coûts de chauffage sur les usagers et les personnels de l’université. L’électricité et les fluides consommés pour se chauffer pendant deux semaines des mois les plus froids de l’année, seront à la charge des étudiants et des personnels. Dans un contexte d’inflation vertigineuse et de grave crise économique et financière, beaucoup ne se chaufferont pas. Celles et ceux qui le feront s’appauvriront davantage.

Il en découlera une troisième conséquence : une dégradation de la santé physique et psychologique des étudiants et des personnels, en particulier de celles et ceux qui sont les plus fragiles et qui ont le plus souffert des deux années de pandémie que nous avons traversées. Il convient d’ajouter qu’une semaine de « distanciel » ou de télétravail pour toutes et tous ne manquera pas de réveiller des malaises, des phobies ou des traumatismes désormais bien connus.

Toutes ces conséquences et bien d'autres pour quel bénéfice ? Un bilan carbone probablement nul : l’énergie non consommée par un établissement public le sera au domicile de particuliers. Des économies de fluides très marginales pour l’université : l’inertie de la coupure et de la remise en route du chauffage dans des bâtiments universitaires souvent anciens et mal isolés est telle qu’on peut espérer au mieux limiter la facture énergétique de quelques centaines de milliers d’euros sur les 20 millions budgétés par l’université pour 2023. Le président Deneken aurait été mieux inspiré de demander fermement à la ministre et au gouvernement d'abonder les crédits des universités pour faire face aux augmentations des coûts de l'énergie.

Alors, pourquoi une telle décision ? Pour se présenter comme le meilleur de la classe en matière de sobriété énergétique ? Pour montrer l’exemple ? S’il est effectivement urgent de promouvoir la décroissance, de produire et de consommer moins et autrement, il est tout aussi urgent de prendre des mesures pour renforcer les services publics et pour garantir leur continuité. Les universités doivent rester ouvertes. Parce que l’université publique, c’est chaque citoyenne, chaque citoyen. L’université, c’est nous !

Pascal Maillard

NB : Il convient de souligner que la décision du président Michel Deneken est pour l'heure sans assise légale : il ne dispose pas d'un accord du Conseil d'administration pour une telle fermeture, qui requiert en outre une modification du calendrier universitaire. Il doit également consulter le CTE (Comité technique d'établissement) et le CHSCT.

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Communiqué de la FSU de l’université de Strasbourg

au sujet des fermetures administratives 

(SNESUP-FSU, SNASUB-FSU, SNCS-FSU)

(Le 19 septembre 2022)

Par un courrier du président et de la directrice générale des services, les membres du CT et du CHSCT de l’Université de Strasbourg apprenaient ce vendredi 16 septembre que des « mesures » seraient prises visant à « réduire fortement notre consommation énergétique ». Parmi celles-ci « l'instauration de fermetures administratives exceptionnelles ». Les modalités de ces mesures devaient être « discutées » dans les instances, nous promettait-ils. Dans un courrier adressé à tous les personnels ce 19 septembre, le président décrit les modalités pratiques des fermetures administratives. Une fois de plus le président Michel Deneken décide seul et ignore les instances. Or, des fermetures administratives ne sont pas des actes anodins. Ces mesures suscitent déjà les plus vives inquiétudes de toutes les catégories de personnels, y compris ceux de direction.

Les deux semaines de fermeture administrative envisagées, début janvier et pendant la seconde semaine des vacances d’hiver, pourraient avoir des conséquences dommageables pour les personnels comme pour les étudiants. Outre que les fermetures administratives constituent une entorse au principe de continuité du service public, elles risquent de se traduire par une obligation qui serait faite aux personnels Biatss et à certains personnels de la recherche de prendre des congés à l’occasion de ces fermetures, limitant ainsi leur liberté de choix, et introduisant de fait une situation d’inégalité avec les personnels enseignants. La première semaine de janvier se situant en période d’examen - et par conséquent de travail en flux tendu au sein des scolarités – générera une pression supplémentaire sur les personnels, dans un contexte où les conditions de travail ont atteint les limites du supportable. Par ailleurs, des mesures de télétravail imposé pourraient être mal vécues, en particulier après deux années de pandémie. En outre, elles reporteront sur les personnels des frais de chauffage et d’électricité qui devraient être à la charge de l’employeur. Enfin ces fermetures administratives priveront de nombreux personnels d’un accès à leur laboratoire, ce qui ne manquera pas de nuire aux activités de recherche. Les syndicats de la FSU et leurs représentant·es seront particulièrement attentifs à ce que les droits des personnels et les principes du Service public soient strictement respectés.

Il convient d’analyser cette situation comme l’une des conséquences délétères de la loi « responsabilité » des universités (LRU), qui a transféré aux établissements la gestion matérielle et financière de leurs bâtiments et celle de la masse salariale de agents, sans leur garantir la sécurité de leurs ressources financières. L’université de Strasbourg n’a pas à se substituer à l’État dans sa responsabilité d’organiser et de veiller au bon fonctionnement de l'enseignement et de la recherche publics. S’il revient à l’université de Strasbourg de délivrer les enseignements initialement prévus, à tous les niveaux et sur l’ensemble des formations qu’elle assure, et d’assumer ainsi ses missions de création et de transmission des connaissances, si elle constate qu’elle n’est pas en mesure de le faire par manque de moyens, il revient alors au président de renvoyer le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ainsi que le Gouvernement à leur obligation de doter notre établissement des moyens matériels nécessaires à son bon fonctionnement, en particulier les charges de chauffage des bâtiments.

        L’écoresponsabilité et les vertus de la sobriété - que les syndicats de la FSU soutiennent - ne sauraient devenir des alibis pour valider des politiques de restrictions budgétaires que l’Université de Strasbourg est toujours plus prompte à anticiper qu’elle n’est disposée à contester. Dans tous les cas, nos organisations syndicales exigent de pouvoir disposer d’un chiffrage précis des économies réalisées par ces fermetures administratives, économies très hypothétiques qui doivent être mises en regard des conséquences humaines, sociales et psychologiques de ces mesures, aussi bien pour les personnels que pour les étudiants. De telles décisions ne se prennent pas dans une réunion de bureau. Elles doivent être évaluées, débattues et adoptées démocratiquement.

 Les syndicats de la FSU du Sup de l’Université de Strasbourg,

SNESUP-FSU, SNASUB-FSU, SNCS-FSU

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