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Billet de blog 22 déc. 2021

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Les cinq leçons d’Avicenne

Vous cherchez un beau livre à offrir ou à lire ? Alors que la droitisation des esprits banalise la haine de l’autre et que les premiers fossoyeurs de la science prétendent la défendre, il y a un véritable enjeu à faire connaître « Avicenne ou l’islam des Lumières », une biographie passionnante d’Omar Merzoug sur le médecin et philosophe persan.

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Alors que les vertus de la raison sont dilapidées par l’inflation et la promotion de toutes les confusions, alors que la majorité des médias ont renoncé à apporter la contradiction aux propagateurs du racisme et de l’islamophobie, alors que l’émotion, la pulsion et la simple opinion deviennent le prêt à porter de la pensée et parfois même de la science, il y a un enjeu véritable à se tourner un instant vers la vie et l’œuvre du grand médecin et philosophe persan, Ibn Sînâ, que nous nommons Avicenne en Occident. La biographie très informée d’Omar Merzoug nous autorise une découverte tout à la fois lumineuse et décapante du parcours de vie et de pensée de celui qui voulut « enraciner la raison et la logique en Islam » et « rompre avec le conformisme des théologiens, l’imitation aveugle et les traditions instituées ».

Le mérite d’Omar Merzoug est d’avoir trouvé un bel équilibre entre l’ouvrage savant et un récit accessible à toute personne désireuse de découvrir l’itinéraire de ce médecin-poète-philosophe qui fut aussi un homme d’État. L’érudition du docteur en philosophie satisfera les chercheurs et historiens - bibliographie, notes, cartes géographiques et index sont fort bien conçus – tout comme la passion de l’auteur pour Avicenne, son sens de l’hyperbole et son art de la narration retiendront continument l’attention d’un lectorat diversifié. En effet, la plume d’Omar Merzoug mêle harmonieusement la description des nombreux voyages du philosophe à travers le monde musulman et l’exposé de son système philosophique. La faculté d’imagination du biographe qui se transforme en écrivain nous fait voir les villes, les paysages et les hommes comme il nous fait voir sa pensée. Mais attention : il ne s’agit pas ici d’une biographie romancée ou d’un livre d’admiration à l’endroit du grand médecin du XI ème siècle. Cette biographie d’Ibn Sînâ (980-1037) comporte nombre d’enjeux et, à dix siècles de distance, la pensée du savant persan résonne fort dans notre présent. Elle est riche d’enseignements pour notre temps. J’extrais de ce livre cinq petites « leçons », parmi bien d’autres que tout suffisant lecteur pourra y découvrir.

Tout d’abord, ce qui manque terriblement à notre temps, et en particulier à nos tartuffes politiques et à nos idéologues des petites portes et des frontières fermées : la vertu du métissage. L’œuvre et la vie d’Avicenne sont probablement l’exemple le plus remarquable des bienfaits des échanges et des passages, des confrontations et des mélanges, des errances et des voyages. Natif de Bûkhârâ, une ville de commerce de l’actuel Ouzbékistan, le jeune Ibn Sînâ forgea son esprit en côtoyant « Tadjiks, Hindous, Afghans, Tatars, Turcomans, Arabes, Juifs et Persans ». Mais Bûkhârâ était aussi une ville d’étude où l’on faisait bon accueil aux « sciences exotiques ». C’est ainsi qu’Avicenne incarne exemplairement un métissage de la pensée et de la culture, en particulier de ce que Omar Merzoug nomme « l’esprit sémitique et le génie grec ».

La seconde leçon est l’attachement aux faits et à la vérité qui ne peuvent naître que du primat de la raison. Avicenne vécut en un siècle de crises et de déchirements, « où la raison et le fanatisme rompirent des lances » quand le monde musulman se brisa en trois califats. Omar Merzoug montre comment le philosophe opposa à l’obscurantisme et à la superstition « les vertus de l’ordre rationnel ». Il souligne également que « l’avicennisme proscrit l’approximation et la vulgarité, se choisissant le plus pertinent, le plus spirituel et le plus épuré des langages. Le philosophe s’adresse à un lecteur capable d’accéder au sens du discours le plus dépouillé ». Cette raison est commune à toute l’humanité. « L’homme est un sujet pensant, il ne saurait être réduit à l’obéissance aveugle », écrit Omar Merzoug dans un commentaire de la critique avicénienne « des jurisconsultes et autres théologiens littéralistes qui tiennent la raison pour ennemie ».

La troisième grande leçon d’Avicenne, que nous découvrons de manière continue dans le livre d’Omar Merzoug, est l’interdépendance des savoirs. L’auteur, après avoir souligné l’appétit de savoir du jeune philosophe à travers ses années de formation, montre sa capacité à embrasser de nombreux domaines de connaissance : médecine, astronomie, logique, physique, philosophie, théologie et bien sûr les arts et les lettres. Pour paraphraser la célèbre formule de Rabelais, on pourrait oser ceci : pour Avicenne une science isolée n’est que ruine de l’âme. Son œuvre ébranlera ceux qui n'ont qu'une seule discipline comme horizon et qui finissent spécialistes de rien sur les plateaux de télévision. Le savoir authentique commence par un regard englobant, le refus de tous les dualismes et l’inséparabilité des disciplines. C’est ainsi que la médecine n’est pas séparable d’une philosophie, comme la politique n’est pas séparable de l’éthique. Ce monisme d’Avicenne touche aussi aux formes de l’écriture et sur ce point toute question de forme relève de la pensée la plus féconde : il est admirable qu’Avicenne ait produit de son monumental Canon de la médecine un poème qui en est une version abrégée.

La quatrième leçon d’Avicenne tient à la réversibilité des fonctions du médecin et du philosophe. La philosophie est conçue comme une médecine de l’âme alors que la médecine, quant à elle, n’est pas séparable du monde dans lequel les hommes vivent. Ce paradoxe trouve son illustration dans le titre qu’Avicenne donna à son encyclopédie philosophique, son grand œuvre qui s’inscrit dans la tradition d’Aristote et systématise tous les savoirs de son temps : le Livre de la guérison, le Shifâ’. La méditation philosophique purifie les âmes comme le traitement médical soigne les corps. Il n’est alors pas étonnant qu’Avicenne ait été l’un des premiers médecins à insister sur la dimension psychosomatique de certaines maladies. D’autres acquis de son Canon de la médecine ont une résonance particulière dans notre monde contemporain : le travail du praticien conçu comme base essentielle en vue de corriger les erreurs de la théorie, la place centrale de l’hygiène, l’influence du climat sur la santé et … la qualité de l’air qui peut être cause de transmission d’infections.

La cinquième leçon d’Avicenne tient aux motivations qui peuvent pousser un homme – ou une femme – à s’engager en politique, ce que fit notre médecin-philosophe. Cette leçon pourrait être résumée par une phrase d’Omar Merzoug : non pas « nourrir des ambitions politiques ou intriguer pour être nommé à telle ou telle responsabilité, mais y être préparé, d’une certaine façon y consentir à la condition que des circonstances opportunes se présentent » (page 237). Et c’est bien son éducation philosophique qui conduisit Avicenne à accepter une charge de vizir. Il était en effet convaincu que le gouvernement d’un État devait s’adosser à une connaissance profonde de l’homme. Car, rappelle notre biographe, pour Avicenne, « il n’y a qu’une différence de degré entre l’administration des affaires politiques et la gouvernance de soi ». La leçon est, plus que jamais, d’actualité.

Au terme de notre lecture, nous sommes saisis par l'inséparabilité d'une vie et d'une œuvre. Ou plus exactement par le fait que toute œuvre authentique est la poétique d’une vie et peut aussi contenir une poétique de la vie. Avicenne nous fait éprouver de manière presque physique et sensible le vertige de vivre et le sentiment de la merveille qui peut y être associé. Ainsi que l’écrit Omar Merzoug : « Quoi que puissent prétendre certains, toute philosophie est d’abord l’expression d’une subjectivité concrète ». Valéry l’exprimait par une pensée très proche, qui s’applique également fort bien à Avicenne : « En vérité, il n’est pas de théorie qui ne soit un fragment, soigneusement préparé, de quelque autobiographie ». Il est rare que des livres annulent ou subsument le dualisme de la vie et de l’œuvre. Celui d’Omar Merzoug y parvient par la vertu d’une écriture qui nous donne l’assurance que nos meilleurs historiens savent se faire romanciers.

Pascal Maillard

 Omar Merzoug, Avicenne ou l'islam des Lumières, Flammarion, 2021, 416 pages

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