La fronde des universités contre la politique d'austérité

L’ampleur de la crise financière dans les universités est en train d’éclater au grand jour. Des présidents se révoltent, des conseils d’administration adoptent des motions de protestation vigoureuses et les syndicats passent à l’offensive.

L’ampleur de la crise financière dans les universités est en train d’éclater au grand jour. Des présidents se révoltent, des conseils d’administration adoptent des motions de protestation vigoureuses et les syndicats passent à l’offensive. Les parlementaires vont-ils enfin entendre la colère qui monte et pousser à l’adoption d’un budget de sortie de crise pour l’Enseignement supérieur et la Recherche? Beaucoup dépendra des mobilisations dans les semaines à venir.


Prologue : la politique d’austérité fait le nid de l’extrême droite

Avant d’en arriver aux faits, tout d’abord ceci, en manière de critique politique. Nécessairement ferme, pour ne pas s'accoutumer à l’inadmissible.

Alors que les médias sont accaparés par l’interminable et lamentable séquence « roms/Vals/étripage-du-PS » qui met à nu les divisions du gouvernement et la honteuse « normalité » d’un président schizophrène dans le traitement de l’affaire « Leonarda », le tout concourant bien évidemment au renforcement inexorable du FN, alors donc que l’opinion publique est savamment divertie et manipulée par BFN-TV et autres chaines d’abrutissement national, des sujets d’une actualité brûlante sont relégués au second plan.

Ainsi, dans un contexte de diffamation, de manipulation, de menace de viol et d’appel à la violence de l’extrême droite contre des syndicalistes, une étudiante membre de l’UNEF se fait taillader le visage à l’arme blanche par un militant d’extrême droite, agression aussi grave dans les faits que celle de Clément Méric : c’est à peine si on en parle et les autorités de l’Etat font silence, Geneviève Fioraso et Manuel Valls compris (voir ici, et ). Il aura fallu attendre 6 jours et une nouvelle agression pour que les médias relaient enfin l'information (voir ici), au moment même où l'on découvre qu'une publication de l'extrême droite radicale, diffusée dans les universités, appelle directement au meurtre des gauchistes (voir ici) . Il est temps que la République se donne les moyens d'interdire cette propagation de l'idéologie du meurtre!

Ainsi encore, dans un contexte de crise financière historique des universités, savamment entretenue par le gouvernement et aggravée par la loi Fioraso sur l’Enseignement supérieur et la recherche, les médias passent sous silence aussi bien la terrible dégradation des conditions de travail et d’étude dans l’enseignement supérieur, que la sourde révolte qui gronde depuis plus d’un mois dans de nombreuses universités contre la politique d’austérité du pouvoir socialiste.

On objectera que la montée de l'extrême droite radicale et une crise financière structurelle sont sans rapport aucun. Il y a pourtant un point commun, et il est confondant : la même incurie et le même autisme du gouvernement face à l’extrême droite et devant la crise financière. Qui ne voit que l’austérité est devenue le poison politique qui nourrit la désespérance et les extrêmes ? Que l’université et la recherche françaises soient aujourd’hui les victimes de cette violence d’Etat, c’est ce qui est rigoureusement inadmissible, parmi toutes les choses inadmissibles que provoquent les choix politiques d’un gouvernement dit de gauche, en définitive plus réactionnaire et plus conservateur que la plus libérale des droites.

Mais allons plus loin et posons clairement les choses. Cette politique ne relève en rien d’une grande maladresse ou de multiples incompétences – même si elles existent -, nous n’avons pas affaire à un gouvernement perdu, à un président qui navigue à vue, entre néo-socio-libéralisme à la française et plate soumission aux dogmes européens. Il s’agit là d’une politique volontaire, sciemment pensée et méthodiquement mise en œuvre : imposer l’austérité comme arme de restructuration massive de l’université et de la recherche, favoriser la montée de l’extrême droite par une caution permanente apportée au Ministre de l’intérieur, pour affaiblir la droite parlementaire à des fins électoralistes, en espérant se retrouver le plus souvent possible dans une situation de duel avec le FN. Cynisme politique qui annonce les plus grands désastres !

Mais que le gouvernement prenne garde à ceci : quand il y aura eu des morts dans nos universités qui se « france-télécomisent » à la vitesse « grand V », quand on aura à déplorer des suicides de personnels désespérés parce que Fioraso-Ayrault-Hollande auront parachevé le grand œuvre d’assèchement et de déstructuration de l’Enseignement supérieur et de la recherche, quand un jeune militant se sera fait assassiner par un fou d’extrême droite parce que Valls n’aura pas pris les mesures nécessaires pour mettre hors d’état de nuire les fascistes qui y prospèrent impunément, l’Etat devra répondre de ses responsabilités. Les socialistes devront répondre de leurs terribles responsabilités. Et tous ceux qui auront cautionné, d’une façon ou d’une autre, cette politique du pire.

 

Face à cela, devant cet inadmissible, il n’y a que la lutte, pied à pied, des citoyens contre l’aveuglement du gouvernement, contre la veulerie et le cynisme de nos responsables politiques. Et dans les universités, la lutte de quelques présidents courageux, l’obstination des élus à dire la vérité sur des budgets de misère, le combat des syndicats pour défendre les personnels d’un Service publique d’Etat, méprisé et affaibli par l’Etat lui-même.

Avec Anne Fraïsse, la très courageuse présidente de Montpellier 3 qui a été la première à dénoncer le cynisme de l’Etat, il nous faut dire, répéter et tenir ceci : « Je me battrai jusqu’au bout ».

 

La fronde des présidents d’université contre le désengagement de l’Etat

 

Un fait sans précédent : le 17 octobre dernier, la toute puissante Conférence des présidents d’université (CPU), traditionnellement considérée comme un relai de la politique gouvernementale, a débattu de deux motions qui, de façon diverse, disent la situation intenable des universités et mettent directement en cause le désengagement de l’Etat.

La première, présentée par le bureau de la CPU, est relativement modérée. Elle fait d’abord un constat : « la situation financière des universités s’aggrave inexorablement d’année en année ». Elle en dévoile la cause principale : « Cela est dû pour l’essentiel à l’absence de compensation par l’Etat de l’augmentation mécanique de la masse salariale des fonctionnaires : la liste des charges transférées non compensées est longue et finit par peser lourdement sur leur budget ». Elle souligne la gravité des conséquences de ce désengagement : « de plus en plus d’universités se trouvent devant des difficultés qu’elles ne sont plus en mesure de surmonter seules ». Et de conclure : « Elles ont impérativement besoin d’un accompagnement financier de l’Etat ». La demande est polie, mais ferme.

La seconde motion, signée par 17 présidents, est d’une portée bien plus politique et pourrait initier une véritable fronde que pas même les réformes de Pécresse/Sarkozy n’avaient provoquée au sein de la CPU. La majorité de ces présidents sont de gauche. Dès le premier paragraphe, ils s’en prennent ouvertement à la nouvelle loi de Geneviève Fioraso : « Dans la continuité de la LRU, elle consacre l’autonomie budgétaire des Universités et n’apporte aucune solution aux problèmes de sous-financement de l’ESR. Elle n’a été accompagnée d’aucune loi de programmation pourtant demandée avec insistance par l’ensemble de la communauté universitaire. » La critique est sans appel et touche là où ça fait très mal : une politique sans moyens. Mais le président de la République n’est pas non plus épargné : « L'insuffisance des moyens dont disposent les universités pour l’accomplissement de leur mission de service public, la situation budgétaire critique de nombreuses universités les mettent gravement en difficultés et rendent caducs les objectifs annoncés par le Président de la République visant à faire de la jeunesse, de l’éducation et de la société de la connaissance une grande priorité nationale ».

Plus avant, nos 17 présidents frondeurs ont le courage politique de dévoiler la terrible réalité à laquelle sont condamnées les universités : « des plans de rigueur sans précédents : gel de postes vacants, gel d'une grande partie des 1000 emplois créés en 2013, non-reconduction d'emplois contractuels, baisse des heures complémentaires aggravant le sous-encadrement des étudiants, fermeture d'options, augmentation du nombre d'étudiants en TD au-delà du raisonnable, réduction drastique de l'offre de formation, non-exécution de travaux de maintenance, menace de fermeture des sites délocalisés... ». Et de pointer ce que les organisations syndicales dénoncent depuis des années : « Cela se traduit par une dégradation des conditions d’étude et de vie des étudiants et de travail des personnels donnant lieu à de plus en plus de situations de souffrance au travail ». Il est alors parfaitement cohérent de souligner la contradiction à laquelle les accule le gouvernement : « Nous n’avons pas été élu(e)s pour réduire les postes, diminuer les crédits consacrés à la formation, la recherche, la documentation ou la vie étudiante, quand l’avenir économique et social de notre pays et de l’Europe suppose que la Nation investisse pour produire de nouvelles connaissances et de l’innovation en portant à 3 % du PIB son effort pour la recherche et pour amener 50% d’une classe d’âge au niveau bac+3 ».

Une synthèse des deux motions est en cours d’élaboration. La communauté universitaire l’attend avec impatience. Le président de l’Université du Maine a confié à Pierre Dubois la suite des opérations.

 

Les élus des conseils centraux vent debout contre les budgets d’austérité

 

Si les présidents d’université sont aujourd’hui poussés à l’action, dont on espère qu'elle ne sera pas que symbolique, ce n’est pas seulement parce que la situation des universités est devenue intenable. C’est aussi parce que les membres des conseils d’administration - qui les ont élus, il faut le rappeler -, n’acceptent plus de voter, année après année, des budgets d’austérité, souvent à la limite de la sincérité. Leur responsabilité est directement engagée. Certaines majorités présidentielles,  issues des scrutins voulues par la loi LRU (prime à la liste arrivée en tête, règle électorale anti-démocratique qui a fabriqué des CA monocolores), commencent à se fissurer. Et des élus soutenant les équipes présidentielles en place commencent à voter avec les élus d’opposition, appartenant souvent à des listes syndicales. Un signe ne trompe pas : en moins de trois semaines une dizaine de motions ont été adoptées par des CA d’université (voir ici, et ), presque toujours à l’unanimité. Toutes soulignent, comme le font les 17 présidents dans leur motion, les conséquences calamiteuses du désengagement de l’Etat.

Le CA de Paris 1 « lance un signal d’alarme au gouvernement, à la communauté universitaire et aux citoyens sur la situation critique des universités », quand celui de Strasbourg « demande à notre représentation nationale et au gouvernement de prendre les mesures budgétaires nécessaires au bon fonctionnement des universités françaises ».  Alors que l’université alsacienne a renoncé à exiger de l’Etat une créance de 5 millions, Paris 13 réclame dans une motion du 18 octobre plus de 6 millions de retard! Le CA de cette université déplore que « le déficit chronique de moyens et de personnel, reconnu par les propres calculs du Ministère », conduise cet établissement « à des actions de restriction budgétaire drastiques et donc à sacrifier l’investissement dégradant l’environnement de travail des enseignants et des étudiants ». Il se tourne vers son président, Jean-Loup Salzmann, également président de la CPU, pour lui demander « de porter dans les instances telles que la CPU, les revendications de moyens budgétaires et de financement d’emplois statutaires à la hauteur des missions que nous devons remplir ». La toute récente Université de Lorraine, qui a le statut de Grand Etablissement, n’échappe pas à la disette : son Conseil scientifique demande au président et au conseil d’administration de revenir sur la décision de geler 60 postes en 2014, et autant les deux années suivantes.

Mais ce sont aussi les projets de fusions et la création des nouvelles Communautés d’universités et d’établissements (imposées par la loi Fioraso) qui sont l’occasion d’une « opération vérité » sur les budgets. Ainsi l’Assemblée constitutive provisoire de l’Université de Bordeaux a adopté à l’unanimité le 11 octobre dernier une motion qui souligne que ce nouveau géant issu de la fusion de trois universités « démarre dans un contexte financier qui peut mettre en péril le projet ». En effet, « après plusieurs années de dégradation des trois Universités, le fonds de roulement pourrait être en dessous du seuil prudentiel recommandé, dès le début 2014 ». Cette importante motion annonce « le gel probable de plusieurs dizaines de postes en 2014 » ainsi qu’une baisse « de 10% des crédits aux composantes pour 2014, baisse qui s’ajoute à des réductions successives qu’ont déjà connues Bordeaux Ségalen et Montesquieu Bordeaux IV en 2013 ». Quand on connaît le coût humain et financier d’une fusion, en particulier après les expériences d’Aix-Marseille (plus de 11 millions de déficit en 2012) et de Strasbourg, on peut être assuré que les projets de Bordeaux, ou encore de Rennes (fusion de Rennes 1 et Rennes 2), sont voués aux pires difficultés si l’Etat n’abonde pas la masse salariale et les budgets de ces universités à la hauteur de leurs besoins. La course en avant au gigantisme atteint des proportions ubuesques avec le projet de fusion des quatre universités de Sorbonne-Paris-Cité (SPC : Paris 3, 5, 7 et 13) que le Collectif pour une Université confédérale et des organisations syndicales ont justement dénoncé.

 

De Marseille à Lille, de Bordeaux à Strasbourg, en passant par la majorité des universités parisiennes, c’est en définitive toute l’Université française qui est abandonnée par l’Etat. Que le gouvernement et les parlementaires se gardent bien de ne voir dans la fronde des présidents et des élus qu’une crise conjoncturelle ou une protestation circonstancielle de quelques organisations syndicales à l’occasion du vote du budget au parlement. La crise est profonde. Financière, humaine, démocratique.  Elle remonte au moins à la mise en place de la loi LRU en 2007 et promet de se prolonger pendant de nombreuses années si un plan de refinancement de l’ESR n’est pas adopté par le parlement dès la loi de finance 2014, c’est-à-dire maintenant.

A défaut d’une réponse politique et financière à la hauteur des enjeux, les organisations syndicales et bien des associations ( voir ici l'interpellation des parlementaires par deux associations de sociologues) sauront rappeler au gouvernement qu’on ne joue pas avec l’avenir de notre jeunesse qui a droit à des formations universitaires de qualité et des conditions d’étude acceptable. Déjà Solidaires mobilise ses troupes et appelle à des AG d’étudiants. Les personnels de l'Université d'Evry sont en colère. Des calendriers des mobilisations sont publiés par SLR et SLU. Même le Sgen-CFDT et l’UNSA, peu enclins à l’offensivité et souvent co-gestionnaires, retrouvent de la voix. Quant au SNESUP-FSU, premier syndicat des enseignants-chercheurs, il annonce pour le 12 novembre la tenue d’une réunion nationale des élus des conseils centraux en présence de présidents d’université. Une mobilisation générale contre l’austérité dans les universités et la recherche prend donc forme. Pierre Dubois se demande à juste titre si l’automne sera chaud. Il l’est déjà ! Et le feu couve dans la grande maison de l’enseignement supérieur, alors que la ministre s’apprête à entamer un voyage aux Etats-Unis (voir son agenda ici) !

Faudra-t-il donc aller jusqu’au coup d’éclat de conseils d’administration qui refusent de voter les budgets 2014  pour que le gouvernement daigne se pencher sur la misère universitaire? Personne ne le souhaite, mais si le gouvernement demeure sourd à la colère qui monte, il ne restera aux élus, aux personnels des universités et aux étudiants que la politique du désespoir ou le chemin de l’insurrection.

Pascal Maillard

 

 

 

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