Philippe Jaccottet s’en est allé, à la lumière d'hiver

Un grand poète nous a quittés ce 24 février. En manière d’hommage et d’introduction à l’œuvre, je propose la lecture d’un poème, précédée de quelques considérations sur la génération à la laquelle Philippe Jaccottet appartint.

Avec la disparition de Philippe Jaccottet, né en Suisse en 1925, une page de l’histoire de la poésie se tourne. Nous avons le sentiment que nous avons quitté définitivement la littérature du 20ème siècle. Philippe Jaccottet était le dernier d’une génération de grands écrivains. La génération des années 1920. Il était d’un an le cadet d’André du Bouchet, de deux ans le cadet d’Yves Bonnefoy, disparu en 2016, de cinq ans le cadet de Jean Starobinski qui nous a quittés au mois de mars 2019. Il était aussi de deux ans l’aîné de Jacques Dupin, disparu en 2012.

Une même génération. Quatre grands poètes : Du Bouchet, Dupin, Bonnefoy, Jaccottet. Une amitié les unissait. Jean Starobinski fut l’un des passeurs les plus importants de leurs œuvres. Ils commencèrent à œuvrer dans les années 1950. Des points communs les unissaient : une distance d’avec le surréalisme, une méfiance partagée à l’endroit des images, une poésie éthique fondée sur le sujet et la vérité du rapport au monde, une pratique commune de la traduction, des liens forts entre la prose réflexive et le poème, une interrogation sur l’art, en particulier la peinture. Ces poètes se retrouveront dans les années 60 autour de la revue L’Éphémère, à laquelle participeront aussi de grands critiques, devenus des amis, comme Gaëtan Picon et bien sûr Jean Starobinski. Philippe Jaccottet entretiendra aussi des rapports étroits avec Francis Ponge et Henri Thomas.

L’image du poète effacé, discret et retiré dans sa maison de Grignan, ne doit pas occulter une production épistolaire qui témoigne d’une socialité et d’une éthique de l’amitié particulièrement forte. Tout retiré qu’il fut, Jaccottet entretint un triple rapport à l’espace littéraire : par son grand œuvre de traduction qui déborde le domaine germanique (Hölderlin, Rilke, Musil …) ou italien (Ungaretti), vers l’espagnol ou même le russe ; par ses très nombreux articles critiques qu’il donne continument à de grandes revues littéraires suisses ou françaises ; par son abondante correspondance avec ses amis poètes et plasticiens. Le poème, la traduction et la prose critique, que l’on nommerait volontiers prose d’art, furent toujours d’une même main, chez Philippe Jaccottet.

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Il faut, je crois, du temps, beaucoup de temps pour apprivoiser cette œuvre poétique faussement simple. Le vœu de transparence et d’effacement, la proclamation d’ignorance ne doivent pas tromper : le secret, tout comme l’énigme, la grande culture du poète-traducteur, toutes ses lectures, font une œuvre infiniment riche et complexe. Mais il ne faut pas que cela effraie. Il ne faut pas craindre l’effraie, la chouette effraie, ce rapace nocturne qu’on nomme aussi dame blanche parce qu’elle possède une face blanche en forme de cœur, magnifique oiseau de nuit. L’Effraie est le titre du premier recueil de Philippe Jaccottet publié en 1946, le premier recueil assumé. Je l’aime beaucoup. Comme j’aime toutes les premières œuvres des grands écrivains. Il me semble toujours qu’elles contiennent en germe toutes les suivantes. Parce que les poètes sont peut-être aussi des prophètes. Je lis le poème liminaire de ce recueil, comme pour donner le "la" de cette œuvre :

 

La nuit est une grande cité endormie 

où le vent souffle... Il est venu de loin jusqu'à 

l'asile de ce lit. C'est la minuit de juin. 

Tu dors, on m'a mené sur ces bords infinis, 

le vent secoue le noisetier. Vient cet appel 

qui se rapproche et se retire, on jurerait 

une lueur fuyant à travers bois, ou bien 

les ombres qui tournoient, dit-on, dans les enfers. 

(Cet appel dans la nuit d'été, combien de choses 

j'en pourrais dire, et de tes yeux...) Mais ce n'est que 

l'oiseau nommé l’effraie qui nous appelle au fond 

de ces bois de banlieue. Et déjà notre odeur 

est celle de la pourriture au petit jour, 

déjà sous notre peau si chaude perce l’os,

tandis que sombrent les étoiles au coin des rues.

(L'Effraie, dans Poésie (1946-1967), Poésie/Gallimard)

 

Tout est là, déjà.

Poète est celui qui répond à l’appel de la dame blanche de la nuit, à sa voix, à son cri. Poète sera celui qui comme l’effraie se tient à la lisière des villes, dans les bois de banlieue, comme Jaccottet se tiendra toujours à distance des villes. Il ne faut donc pas imaginer un poète de la modernité urbaine, à l’image de Michel Deguy qui arpente les grandes cités aux heures d’affluence. Philippe Jaccottet, comme Yves Bonnefoy, est le poète de la présence sensible de la terre. Il avance entre l’herbe et les eaux, au milieu des pierres, à l’écoute d’une nature sans cesse apparaissante, le regard tendu vers la bouche réelle de la terre. Le dernier vers du troisième poème de L’Effraie est le suivant : « je ne parle qu’à toi, mon absente, ma terre ».

Du  poème liminaire nous pouvons tirer un second enseignement : la présence et le travail de la mort, ici dans sa dimension la plus physique, la plus charnelle, le réalisme cru, encore baudelairien, de la décomposition. Le poète a entendu l’appel de la dame blanche : « Et déjà notre odeur / est celle de la pourriture au petit jour, / déjà sous notre peau si chaude perce l’os,/ tandis que sombrent les étoiles au coin des rues. » Il aura suffi d’une nuit pour que la mort fasse son œuvre de décomposition au sein même du vivant. Sera donc poète celui qui est habité par cette hantise de la mort, celui qui en aura la constante préscience, celui qui en fera la question centrale de la poésie. Une poésie nécessairement « pensante », ou « métaphysique », selon les mots mêmes de Jaccottet.

Le dernier vers du poème, plus que tout autre, doit retenir notre attention : « tandis que sombrent les étoiles au coin des rues ». Pourquoi donc les étoiles sombrent-elles au coin des rues ? Parce que le jour se lève ? Non. Parce que le monde moderne, le monde d’après-guerre, sort d’une terrible nuit. Parce que bien avant les drames du 20ème siècle, un poète a dit le retrait des dieux, Hölderlin, que Jaccottet lit attentivement et traduit. Ces étoiles qui symbolisent la transcendance, ont traversé le naufrage de l’histoire. La poésie moderne, par ses plus grandes voix, n’a cessé de dire leur affaiblissement, leur disparition, leur transformation en pierres, qui, sur cette terre, sont comme la trace de ce qui fut. Yves Bonnefoy écrivit dans Ce qui fut sans lumière :

Je sors  

Il y a des milliers de pierres dans le ciel

Ce qui se dit dans le poème liminaire de l’Effraie définit, il me semble, trois lignes de force de la poétique de Philippe Jaccottet. Tout d’abord une quête obstinée du réel, de la beauté apparaissante du monde, une phénoménologie de la présence sensible de la nature. Expérience ordinaire, donnée à chacun, et pourtant si mystérieuse. Ensuite une interrogation non moins obstinée de la mort, appréhendée, non pas comme le terme de la vie, mais comme présence de l’infini dans le fini, de l’obscur dans la lumière. Pour Philippe Jaccottet la beauté du monde ou de notre vie tient fondamentalement à notre existence mortelle. La beauté n’a d’existence que pour un être promis à la mort. Est-ce que la beauté importerait à un être éternel ? Enfin cette double expérience de la beauté et de la mort conduit Jaccottet à récuser tout horizon théologique ou mystique. Certes, la beauté de la lumière nous échappe, certes elle reconduit à chaque instant le poète dans l’énigme du vivant, mais seul le réel compte. Jaccottet semble y être trop attaché pour faire des concessions aux tentations théologiques ou spéculatives.

En définitive la finitude est pour Jaccottet le plus grand mystère. Elle est l’objet et la matière même de son poème. Elle est aussi la condition de la beauté. Et cette beauté est d’abord celle de la terre, de la nature, de la vie des hommes, avant d’être celle de l’art et de la poésie même. La beauté existe bien dans l’art, mais elle est d’abord « aperçue dans la vie » et « retrouvée, différente, dans les œuvres » (Une transaction secrète).

Pascal Maillard

 

Prolongements :

Pour prolonger la découverte de l'oeuvre de Philippe Jaccottet, il est possible de consulter le site du poète Jean-Michel Maulpoix, qui comporte une présentation de plusieurs livres de poèmes. La préface que Jean Starobinski a faite au volume Poésie (1946-1967) est une très belle introduction à l'oeuvre. À la lumière d'hiver, auquel fait référence le titre de ce billet, est un livre de poèmes de Philippe Jaccottet publié en 1977, également disponible dans la collection Poésie/Gallimard. Dans la même collection, un volume plus important (540 pages) rassemble "Notes, proses et poèmes choisis par l'auteur (1946-2008)" sous le titre suivant : L'encre serait de l'ombre. Je signale également un petit livre d'entretiens entre Philippe Jaccottet et Reynald André Chalard paru chez Arléa et intitulé De la poésie. Et j'insère ci-dessous le très beau film de Liliane Annen sur Jaccottet, produit et diffusé par la RTS.

Enfin, parmi les livres d'artistes qui construisent un dialogue entre le poète et des plasticien.ne.s, je me permets de signaler celui de la photographe Nathalie Savey publié par L'Atelier contemporain en 2015, et accompagné de trois études de Michel Collot, Héloïse Conesa et Yves Millet.

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Philippe Jaccottet - portrait d'un poète (1975) © Les archives de la RTS

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