Najat Vallaud-Belkacem : une nomination politique à hauts risques

Issue de la diversité, militante et Ministre du Droit des femmes, Najat Vallaud-Belkacem a des atouts pour occuper le Ministère de l’Education Nationale. Mais elle hérite de dossiers lourds et sensibles et devra aussi gérer une secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur et la Recherche affaiblie et contestée, alors que la rentrée universitaire promet d’être houleuse.

Issue de la diversité, militante et Ministre du Droit des femmes, Najat Vallaud-Belkacem a des atouts pour occuper le Ministère de l’Education Nationale. Mais elle hérite de dossiers lourds et sensibles et devra aussi gérer une secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur et la Recherche affaiblie et contestée, alors que la rentrée universitaire promet d’être houleuse.

Commençons par les signaux positifs. Tout d’abord une femme à l’Education nationale est une excellente nouvelle. Ce qui est salué par certains comme un miracle aurait dû arriver bien plus tôt. Ensuite une femme qui a défendu l’égalité des chances et travaillé aux problèmes de l’intégration constitue un atout pour occuper la rue de Grenelle. Enfin ses compétences dans le champ de la culture et de la politique numérique complètent un portrait flatteur, rehaussé par une certaine habilité dans la communication et une jeunesse qui attire la sympathie.

On ne peut que souhaiter bonne chance à la nouvelle ministre. Il lui faudra aussi du courage, beaucoup de doigté et la volonté politique de conduire des réformes là où d’autres ont été prompts aux renoncements. Gageons que Najat Vallaud-Belkacem aura ces qualités. Mais cela ne suffira pas. La rue de Grenelle est la plus grosse et la plus complexe des administrations d’Etat : ce ministère exige des compétences et des connaissances que la jeune ministre devra acquérir rapidement et sur le tas, à défaut de disposer de l’expérience qu’exigent la direction de plus d’un million d’agents de la Fonction publique et la responsabilité de 12 millions d’élèves et de 2 millions d’étudiants.

Titulaire comme Benoît Hamon d’une licence, puis diplômée de Sciences Po, elle ne connaît pas davantage les arcanes complexes de l’université et de la recherche que celles du primaire, du secondaire et des classes préparatoires. Il est vrai que nous sommes habitués à des nominations politiques qui tiennent peu compte des compétences et qualités personnelles acquises à l’occasion d’un parcours professionnel. Geneviève Fioraso n’a jamais été universitaire (tout comme Valérie Pécresse d’ailleurs), ce qui constitue un vrai problème. Lang, Bayrou ou Peillon - exemples pris au hasard - avaient au moins l’avantage de connaître un peu le système éducatif ou universitaire de l’intérieur. Hamon hier, Vallaud-Belkacem aujourd’hui, en sont réduits à s’appuyer sur l’énarchie, le cénacle des conseillers qui sont devenus en « Hollandie » une véritable plaie gouvernementale et le second pouvoir de l’Etat. Au point d’en faire des ministres de premier plan comme l’illustre le cas Macron… Mais là aussi, faisons à la ministre crédit de son volontarisme, de sa compétence et de la force de travail qui est la sienne. Pourquoi ne réussirait-elle pas mieux que d’autres dans une tâche et des responsabilités où bien des hommes ont montré leurs limites ?

 

Quels sont donc les écueils que ne manquera pas de rencontrer la nouvelle ministre ? 

 

Tout d’abord une entreprise de disqualification politique de sa personne au prétexte de ses engagements en faveur de l’égalité homme/femme, du « mariage pour tous » et de l’ « ABCD de l’égalité ». L’UMP et les droites extrêmes n’ont pas attendu la passation de pouvoir pour crier à la provocation. « La manif pour tous », « horrifiée », appelle par la voix de sa présidente à descendre dans la rue le 5 octobre prochain. Ce qui était évidemment attendu au regard du contexte social et politique actuel. Nul ne pouvait en effet ignorer - ni l’observateur ordinaire, ni le président, ni le premier ministre – que la nomination de la co-conceptrice de l’« ABCD de l’égalité » au ministère de l’Education nationale fournirait aux réactionnaires de tous poils l’occasion de remobiliser leurs troupes et de lancer une nouvelle campagne contre l’égalité, alors même que les renoncements de Hamon et Najat Vallaud-Belkacem elle-même (voir ici ou ) semblaient avoir un peu calmé la « Manip’ pour tous ». De deux choses l’une : ou bien Valls et le président ont décidé d’apporter un soutien politique fort à la cause de l’égalité dans le champ de l’éducation et de l’imposer malgré les résistances conservatrices et les manipulations, ou bien ils ont fait en connaissance de cause le choix politique de rouvrir et d’amplifier la « guerre de l’égalité » avec comme objectifs de créer une diversion, de renforcer les extrêmes droites et de ressouder la gauche autour de ses valeurs en ce domaine. Dans le premier cas les risques d’échec sont importants tant les cafouillages et les maladresses dans la gestion politique de ce dossier ont été nombreux. Dans le second cas ils sont incalculables et la stratégie est irresponsable. Dans le premier la nouvelle ministre est promise à un très rude baptême du feu, dans le second elle fait l’objet d’une instrumentalisation cynique.

Le second écueil est celui des moyens accordés à une politique éducative digne de ce nom et à une recherche ambitieuse. Que ce soit, de la maternelle au secondaire, la crise de recrutement des enseignants, la mise en place des nouveaux rythmes scolaires, la refondation de l’école, les inégalités territoriales, la lutte contre la précarité, la formation continue des enseignants, la mise en place des nouveaux Réseaux d’éducation prioritaires (REP), la refonte de l’évaluation ou la transition numérique, que ce soit, dans l’université et la recherche, les déficits structurels des établissements, la baisse des crédits aux laboratoires, les gels de postes par milliers, les docteurs sans emplois et sans avenir professionnel, la détérioration des conditions de travail des personnels, tous ces chantiers et ces dossiers urgents et sensibles exigent un refinancement prioritaire de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Or, le signal ultra-libéral envoyé par Valls-Hollande avec la nomination du nouveau ministre de l’économie, est tout simplement calamiteux. Face au jeune loup Emmanuel Macron, lequel n’aura comme obsession que la réduction des déficits, l’Education Nationale et l’ESR auront-ils le poids politique nécessaire à la défense de leurs budgets ? Il est à craindre que la réponse soit négative. L’université ne sera pas mieux défendue par la nouvelle ministre que par sa secrétaire d’Etat. Son profil a-politique (ségoléno-montebouro-hollandien) annonce une pleine allégeance à la ligne austéritaire et désormais ouvertement autoritaire du premier ministre et du chef de l’Etat.

Le troisième écueil que devront affronter la ministre et le gouvernement est encore plus immédiat que le précédent. Il s’agit de la crise profonde que traverse l’Enseignement supérieur et la Recherche, une crise dont on parle peu et que Fioraso cherche à masquer derrière des mensonges et des effets d’annonce, derrière une loi LRU 2 qui prétend moderniser l’université française alors qu’elle vise à la régionaliser et la privatiser. Mais la situation dramatique des universités et des organismes de recherche est en passe de déboucher sur ce qui promet d’être le mouvement le plus important et le plus original dans l’Enseignement supérieur et la Recherche depuis de nombreuses années. Face à la baisse du financement public des laboratoires, confrontés à une crise sans précédent de la recherche provoquée par les politiques d’austérité, devant la difficulté de plus en plus grande à accomplir leurs missions, les universitaires et les chercheurs ont décidé de réagir en se tournant vers l’opinion publique  et tous leurs concitoyens. C’est ainsi qu’est né au début de l’été l’initiative « Sciences en marche ». Des journaux commencent à en parler. Plus de mille chercheurs et personnels de l’ESR se sont inscrits en quelques semaines. Cette grande marche pour la défense des sciences et de l'enseignement supérieur, des organismes de recherche comme des universités, des laboratoires publics comme des laboratoires privés, se déroulera du 27 septembre au 17 octobre. L’initiative fait suite à la réunion plénière exceptionnelle du Comité national de la recherche scientifique qui s'est tenue le 11 juin dernier et dont la motion est devenue une pétition signée par plus de 16 000 personnes. Cet événement qui se veut citoyen, populaire et festif, mobilisera certainement plusieurs milliers de chercheurs et personnels de l’Enseignement supérieur et la Recherche, de toutes catégories et sur tout le territoire français, et ceci pendant toute la durée de la Fête de la science. Ils convergeront tous à Paris le 17 octobre pour un rassemblement devant l'Assemblée Nationale, une manifestation nationale et demanderont une audience au Président de la République.

S’il n’est pas certain que les chercheurs et les universitaires acceptent encore de dialoguer avec Geneviève Fioraso, la ministre puis la secrétaire d’Etat éternellement reconduite qui les a tant méprisés et malmenés, il se tourneront peut-être alors vers leur nouvelle ministre de tutelle pour lui poser les questions suivantes : que vaut une politique qui « détourne les jeunes des formations et des métiers de la recherche » ? « Dans le contexte actuel de crise économique durable et de profondes et rapides mutations sociétales, le potentiel de recherche et d’enseignement supérieur du pays ne devrait-il pas jouer un rôle clé dans l’amélioration de la compétitivité de notre économie, mais aussi dans la définition des valeurs de la société de demain ? ».

 

Dans une tribune du Monde, le 27 octobre 2011, Najat Vallaud-Belkacem alors conseillère générale du Rhône, défendait vraiment les valeurs de gauche en reprenant à son compte la phrase suivante : "Faire payer la crise aux pauvres n'est pas une fatalité." Au moment de prendre la responsabilité d’un grand ministère, Najat Vallaud-Belkacem devrait relire cette belle tribune et tout mettre en œuvre pour que le gouvernement auquel elle appartient cesse enfin de faire payer la crise à l’éducation et à la recherche et conçoive un instant, dans une rare et précieuse lueur d’intelligence, que l’éducation et la recherche peuvent nous aider à sortir de la crise et à lutter contre la pauvreté.

 

Pascal Maillard

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.