Une oeuvre murale peinte le 24 juin par l’artiste Goin, dans le cadre du « Street Art Fest » de Grenoble, provoque l’ire de la police, d’élus locaux et nationaux, ainsi que de notre ministre de l’Intérieur. Ce dernier attend du maire écologiste de Grenoble, Eric Piolle, qu’il dise à la police « ses regrets ». L’oeuvre figure en effet deux policiers matraquant une Marianne couchée au sol. Le Directeur départemental de la sécurité publique se révolte ainsi : "Voir des policiers représentés en train de matraquer Marianne, et donc la République, alors que depuis plusieurs mois, et pas plus tard qu'il y a dix jours, ils ont donné leur vie pour elle, c'est indigne !" Après les « casseurs » et les syndicalistes, l’art sera-t-il la nouvelle victime collatérale du terrorisme, dans notre beau pays des Droits de l'Homme ? Regardons cette oeuvre de plus près et tirons-en quelques enseignements.

L'Etat matraquant la liberté © Goin L'Etat matraquant la liberté © Goin

Proche des dimensions de « Guernica » et allégorisant explicitement « La Liberté guidant le peuple » de Delacroix, l’œuvre de Goin, intitulée "L'Etat matraquant la liberté", procède à une mise à nu du pouvoir. Le message est, si l’on peut dire, écrit noir sur blanc. Tout le monde le comprend. La simplicité est ici une force. L’œuvre repose sur une double identification : celle de La Liberté à une manifestante battue, alors qu’elle est à terre, et celle de la Police à l’Etat. Ces deux identifications constituent deux vérités, simples et fortes.

D’une part l’artiste fait immédiatement voir à son spectateur, derrière sa Marianne-Liberté, les images que les médias n’ont pas pu cacher : des jeunes filles battues au sol par des policiers. La violence dans toute son abjection. Il y a eu pire : on a battu des blessés. C’est la première vérité. Si toutes les victimes de la répression policière de ces derniers mois pouvaient manifester ensemble en se tenant la main, la chaine des blessé.e.s irait de Bastille à Nation.

D’autre part l’auteur véritable de la répression n’est pas la police, mais bien l’autorité politique qui lui donne des ordres. Et cette autorité politique est ici directement rapportée à l’utilisateur du 49.3 – le numéro de l’article est inscrit sur le bouclier d’un des deux crs -, à savoir Manuel Valls. C’est la seconde vérité. Ce faisant, l’artiste crée une troisième identification, celle qui porte le plus loin et le plus haut : entre le premier ministre et le policier violent et lâche qui matraque une jeune fille à terre. L’oeuvre engagée  pique dans le but, d’autoritaire nature : le chef du gouvernement. Les policiers ont tort de se sentir les premiers visés, même s'ils le sont, incontestablement. 

L’artiste met ainsi l'Etat devant son propre miroir. Bien sûr, il ne le supporte pas, et on ne doit pas s’en étonner. Il est même pétrifié face à la tête de Méduse qu’il est lui-même devenu. Fût-il moins sot, il aurait ignoré l’œuvre ou aurait rappelé son attachement à la liberté d’expression. Et bien non ! Il est pris d’un prurit de censure, comme il le fut, la semaine dernière, d’une velléité d’interdiction d’une manifestation. Ce qui constitue la manière la plus sûre, en définitive, d’aviver colères et protestations, violences et rebellions. A se demander si ce n’est pas intentionnel, à la seule fin de réprimer plus vivement la contestation. Quoi qu’il en soit, l’artiste sera parvenu à un joli tour de force. En provoquant une pulsion de censure au sommet de l’Etat, il l’aura poussé à la dernière extrémité de sa politique de privation des libertés. Le gouvernement qui se campa, il y a 18 mois, en héraut de la défense de la liberté d’expression, aujourd’hui la foule allégrement aux pieds ! Après les atteintes à la démocratie sociale, après la mainmise obséquieuse du pouvoir sur les médias, les mensonges éhontés et les manipulations de masse, après les interdictions individuelles de manifester, les assignations à résidence, les entorses caractérisées aux droits élémentaires des citoyens, voilà que le gouvernement de Valls s’en prend désormais aux artistes. L’un d’eux eut un jour cette belle formule : « Regardez ce qu’une société fait de ses poètes, vous saurez ce qu’elle vaut ! ».

Guernica © Picasso Guernica © Picasso

Certes, en période de ballon rond, les médias transformeront l’affaire en match politique, comptant les points à droite, à gauche, et à l’extrême droite, qui est déjà championne d’Europe.  Ce cirque médiatique, on l’appelle une « polémique ». Une polémique est toujours le nom dont on affuble un vrai problème, qu’il faut savoir décoder. La question est ici celle de la liberté d’expression des artistes. Mais la liberté des artistes n’est pas que la liberté d’expression. Elle est la liberté de création,  et cette liberté est inconditionnelle. Parce que l’art est ce qui contient et révèle la part la plus noble de l’Humanité. De tous temps, les peuples ont exprimé par l’art leur résistance à la tyrannie. Nous savons ce qui s’inventa dans les camps, là même où les bourreaux tentèrent de réduire l’humanité à néant. Les livres que l’on brûle renaissent de leurs cendres. Les artistes savent que le palimpseste de la mémoire est indestructible et que les pouvoirs ne peuvent rien contre cela.

Les pouvoirs les plus despotiques ne peuvent rien contre la force d’une œuvre d’art. Le gouvernement dit "socialiste" ne peut rien contre la créativité formidable qui s’exprime sur tous les murs de France depuis le début de la contestation de la loi Travail. Et demain il ne pourra rien contre des milliers de jeunes gens, vêtus de noir ou de blanc, de rouge et de bleu, qui se seront appropriés l’œuvre de Goin, l’auront passée au photocopieur, l’auront postée sur les réseaux sociaux ou reproduite sur les mille murs de nos cités. Demain le peuple résistant en fera le symbole de son combat contre la loi Travail, contre le 49.3 et contre l’Etat de tous les coups d’état qui matraque toutes nos libertés, systématiquement, méthodiquement, les unes après les autres. L’Etat qui matraque ses enfants.

Alors, Monsieur le Maire, cher Eric Piolle, résistez avec nous, sauvez cette oeuvre de la destruction, conservez-la précieusement en un lieu bien visible de votre ville. Conservez-la en mémoire de ce 31 mars à Grenoble, quand des crs ont matraqué odieusement les spectateurs de « Merci Patron ! ». En mémoire, bien sûr, de tous les enfants de la République matraqués par un Etat inique. En sinistre mémoire de la nature la plus propre d’un pouvoir prétendument socialiste, agonisant dans une dernière dérive fascisante. Mais conservez-la surtout comme le précieux symbole de la résistance populaire, jeune et créative, à la loi Travail. Comme la trace insigne des pouvoirs de l’art, quand il écrit ce nom : « Liberté ».

Pascal Maillard

Le 28 juin 2016

La Liberté guidant le peuple © Eugène Delacroix La Liberté guidant le peuple © Eugène Delacroix

 

 

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