Le CAPES de Lettres: un concours sexiste?

Patrick Laudet, président du jury de Capes de Lettres, a mis en émoi la communauté enseignante et les associations de défense des droits des femmes. Il fait montre, dans le rapport de jury qu’il a rédigé, d’un sexisme qui insulte les enseignantes, déshonore la profession et constitue une grave entorse aux valeurs que la Fonction publique entend défendre. J’invite à signer la pétition ci-dessous.

Alors que le ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche conduit des actions pour promouvoir l’égalité et la parité (voir ici et ), on peut s’étonner et même s’inquiéter qu’un Inspecteur général de Lettres se soit laissé aller à des propos sexistes dans un document officiel aussi important qu’un rapport de jury de concours. Le fait est sans précédent dans l’histoire récente des rapports de jury. Je laisse lectrices et lecteurs découvrir le texte de la pétition dont l’argumentaire est précis et auquel je ne vois rien à ajouter. Je tiens seulement à souligner trois points.

Les rapports de jury, surtout quand il s’agit d’un concours aussi important que le Capes de Lettres, sont lus par des milliers de candidat.e.s. Et pas seulement par les candidat.e.s de l’année qui suit le rapport, mais par celles et ceux qui prépareront le concours les années suivantes. Il est donc essentiel, ainsi que le demandent les auteur.e.s de la pétition, que ce rapport soit expurgé des propos incriminés. Ils portent atteinte à toutes les femmes enseignantes, mais aussi au jury dans son ensemble qui ne peut se reconnaître dans cette expression misogyne. La ministre devrait donc accéder à la demande des pétitionnaires : faire corriger le rapport.

Il faut ensuite souligner l’effet dommageable que les propos de Patrick Laudet peuvent avoir sur les candidates au concours. Ne doivent-elles pas craindre légitimement que le jury serait invité à favoriser les candidats, ceux que le président du jury nomme les « garçons » et dont la « présence accrue »  contribuerait « à affiner l'image parfois dégradée qu'ils ont de la discipline » ? Les membres du jury acquiescent-ils à une telle conception du recrutement des enseignant.e.s ? Je suis certain que ce n'est pas le cas. Le jury d'un concours de la Fonction publique se décrédibiliserait gravement par des comportements ou des orientations sexistes, ou par toute forme de "discrimination positive" en faveur des hommes.

L’on peut enfin s’interroger sur la signification politique de ce que nous aurions tort de considérer comme un simple dérapage ou la maladresse d’un Inspecteur général soucieux de changer la représentation d’un métier. De tels propos sont malheureusement dans l’air idéologique de notre temps. Patrick Laudet professe des conceptions de l’enseignement des Lettres qui lui valent le soutien et les éloges appuyés de Jean-Paul Brighelli dans un article de Causeur. Il est aussi diacre permanent, ordonné par le cardinal Barbarin, et enseigne à l’Université catholique de Lyon. Ce qui pose un tout autre problème : celui des rapports entre la haute fonction publique et la religion, sous l'angle du respect de la laïcité.

Pascal Maillard, préparateur au concours et ancien membre du Jury de Capes de Lettres modernes.

 

 

 

Texte de la pétition à signer ICI. 

Pour l'égalité dans l'enseignement -contre le sexisme du rapport du CAPES

Cachez ces femmes que je ne saurais voir…

Contre le sexisme dans l’enseignement en général - dans les rapports du CAPES en particulier

Le rapport 2016 du CAPES de Lettres [1], signé par le président du jury, M. Patrick Laudet, s’ouvre sur un hommage au métier de professeur, accompagné de remerciements adressés à ces « hommes et femmes ». Cependant, cet hommage prend un tour bien singulier quand on arrive à la deuxième page du rapport. En effet, quelles sont les progressions significatives que note le président du jury ? D’une part l’augmentation du nombre de candidats et d’autre part, le nombre de garçons présents et reçus au CAPES de Lettres. Une réussite présentée en ces termes :

« La proportion des garçons au CAPES de lettres s'améliore significativement, ce qui est un symptôme d'attractivité nouvelle pour le métier de professeur de Lettres. Enseigner les lettres n'est pas une spécificité féminine et nos élèves ont besoin de l'expérimenter au quotidien. Ils y gagneront incontestablement, les garçons entre autres, et la présence accrue d'hommes pour enseigner les Lettres contribuera à affiner l'image parfois dégradée qu'ils ont de la discipline. Pour qui est légitimement soucieux de parité, c'est là une tendance vraiment encourageante. »

Que la mixité des métiers en général soit un but vers lequel la société doit tendre, nous ne pouvons qu’en convenir. Que les métiers où les femmes sont majoritaires soient très souvent moins attractifs (en termes de reconnaissance sociale et matérielle) c’est un fait. Cependant, tout comme Antoine Compagnon qui déclarait dans Le Figaro que « la féminisation avait achevé de déclasser [le métier de professeur] », ce rapport confond singulièrement la cause et l’effet. Ce n’est pas la féminisation des effectifs qui déclasse les métiers. On peut penser que c’est au contraire le déclassement social, dû à des raisons concrètes (les conditions matérielles d’exercice : salaires, moyens, nombre d’élèves, affectations) ainsi qu’à des raisons symboliques (manque de reconnaissance par les autorités étatiques) qui provoque, parmi d’autres facteurs, la féminisation des métiers[2].

Il est donc tout à fait erroné et tout aussi insultant pour les femmes qui enseignent, de se tromper de responsable. Plutôt que d’intégrer et de répandre le soupçon de non-légitimité qui pèse sans cesse sur les femmes en les accusant d’être à l’origine du manque d’une légitimité d’une profession, les amoureux de l’enseignement ne devraient-ils pas se battre d’une part pour des conditions de travail décentes, et d’autre part contre des stéréotypes sexistes qui brident encore, nous le voyons, la diffusion de l’enseignement ?  Car ces quelques lignes légitiment l’opinion sexiste qui voudrait que l’enseignement soit moins crédible assuré par des femmes. Se réjouir de l’arrivée de garçons, certes, mais en rester là comme si cette arrivée en elle-même allait régler le problème du manque de reconnaissance du métier paraît donc bien naïf et hypocrite. 

En effet, si le président déclare se montrer « soucieux » de parité pour le recrutement au Capes (pour célébrer l’arrivée de garçons), nous observons que cet amour de la parité est bien moins visible dès qu’il s’agit des nominations à des postes à hautes responsabilités. Encore aujourd’hui, les femmes enseignantes de lettres accèdent bien moins que leurs collègues masculins à des postes comme ceux de l’Inspection Générale ou encore au statut de professeur-e-s de chaire supérieure.

Sous prétexte de parité, dans un rapport qui se prétend hommage aux professeur-e-s, ces quelques lignes nous semblent particulièrement pernicieuses. Simplifier un problème social complexe en culpabilisant les professeurs femmes et prendre les élèves garçons pour des idiots en supposant qu’ils ne seraient pas capables de s’intéresser sérieusement à un enseignement prodigué par des femmes témoignent d’une vision rétrograde et méprisante qui n’a pas sa place dans un rapport de concours de l’enseignement.

Nous, collectif d'enseignants et enseignantes mais aussi tout simplement personnes soucieuses d’éducation et de parité, femmes et hommes, demandons donc :

- la suppression de cette remarque misogyne dans le rapport du concours de recrutement du CAPES 2016

- une réelle réflexion de la part de l’Éducation nationale sur la parité, à tous niveaux d’enseignement et de responsabilités

- la mise en œuvre de mesures concrètes pour la revalorisation du métier de professeur-e

Nous contacter: egaliteenseignement@yahoo.fr

Liste des premiers-ères signataires :

Isabelle Aubert, enseignante-chercheuse en philosophie

Magali Bessone, philosophe, professeure

Isabelle Boisclair, professeure d’études littéraires et culturelles

Laurence Broze, présidente de l’association « Femmes et mathématiques »

Maria Candea, linguiste, enseignante-chercheuse

Sylvie Chaperon, historienne

Collectif Enseignement Égalité (à l’origine de la pétition)

CLASCHES, association féministe de lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur

Sonia Dayan-Herzbrun, sociologue, philosophe, professeure émérite

Christine Delphy, sociologue

Renée Dray-Bensousan, historienne

EFiGiES, association de jeunes chercheuses et chercheurs en Études Féministes, Genre et Sexualités

Les Effronté-e-s, collectif féministe

Annie Ernaux, écrivaine

Féminismes (collectif) –Rennes 2

Femmes ici et ailleurs, association féministe

Geneviève Fraisse, philosophe

Pierre-Yves Ginet, grand reporter et co-fondateur de « Femmes ici et ailleurs »

Colette Guillopé, mathématicienne, professeure

Anne-Charlotte Husson, blogueuse, autrice

Laboratoire junior GenERe : Genre, Épistémologie et Recherches

Mathilde Larrère, historienne, enseignante-chercheuse

Sandra Laugier, professeure de philosophie, directrice adjointe scientifique au CNRS

Annie Metz, conservatrice en chef, directrice de la bibliothèque Marguerite Durand

Christine Planté, professeure émérite de littérature et d’études sur le genre

Martine Reid, professeure de langue et littérature françaises

Juliette Rennes, sociologue, enseignante-chercheuse

Marie-Soledad Rodriguez, enseignante-chercheuse en études hispaniques

Nathalie Revol, mathématicienne, chercheuse

Claire Simon, réalisatrice

Sylvie Schweitzer, professeure d’histoire

Sylvie Tissot, sociologue

Edward Baron Turk, écrivain, critique, chevalier des Arts et des Lettres

 

[1] Rappelons que ce type de rapport ne fait pas seulement un bilan. Il est aussi censé définir les attentes de la session à venir (celle de 2017). Il est censé être lu par les candidates et candidats de la prochaine session. Son impact peut donc être important.

[2]Sur ce rapport complexe entre féminisation et déclassement, on conseille à M. le président du jury  de lire l’excellent article « Compagnon persiste et signe… ça tombe bien, nous aussi ! » de Denis Colombi et Anne-Charlotte Husson https://cafaitgenre.org/2014/01/14/compagnon-persiste-et-signe-ca-tombe-bien-nous-aussi/

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