L'approche décoloniale. Science et idéologie. 1.

Un retour sur l'inanité de l'antithése sciences sociales/ idéologie.

On reproche souvent aux auteurs « décoloniaux »le caractère péremptoire de leurs affirmations, l’absence ou la rareté de travaux empiriques susceptibles de fonder leurs analyses de la modernité/colonialité. On  incrimine le caractère non scientifique de la démarche qu’ils empruntent  et leur manque d’objectivité, qualité érigée en caractéristique essentielle d’un travail académique digne de ce nom

1Les guillemets se justifient dans la mesure où le terme ne va de soi que pour les détracteurs du courant.la réalité est que l’adjectif recouvre une multitude de perspectives souvent contradictoires voir hostiles les unes aux autres. Sans l’arrogance et l’ignorance des chasseurs de sorcières, la réduction n’aurait pas été possible

Il est indéniable qu’à un certain niveau, en particulier en ce qui concerne l’histoire coloniale, le manque de travaux empiriques est flagrant . Il faut également admettre que chez certains continuateurs du courant, l’approche est souvent marqué par un respect des fondamentaux qui les transforme en dogmes et peut rendre caricaturale l’analyse établie Cela étant, on ne saurait réduire la richesse de cette approche à ceux de ses prolongements malheureux. Reconnaître les faiblesses des perspectives décoloniales ne nous oblige pas à jeter le bébé avec l’eau du bain, ni à gober toutes crues les « critiques » relatives au manque de scientificité, d’objectivité, etc.

C’est regrettablement ce que font, pêle-mêle, des auteurs estimables tels que Noiriel ou Béaud, certains universitaires dévalorisés mal à l’aise dans leur statut précarisé, ou des politiques enclins à diaboliser toutes les formes radicales de remise en question du statu quo.

En effet, quelle est cette science sur laquelle doit se fonder toute analyse de la société ? Quel est le rapport implicitement admis entre la production d’une vérité scientifique et la possibilité de critiquer la réalité sociale pour la changer ?

Sur quoi reposent les lieux communs qu’on nous sert régulièrement quant à l’opposition entre pensée scientifique et critique militante ?

Entre objectivité scientifique et subjectivité militante ?

Vérité et idéologie ?

Comment se fait-il que l’idée d’objectivité en matière de science sociale aille de soi ?

Oui, il est nécessaire que la critique se fonde sur une approche rationnelle, argumentée, de la réalité sociale. Cela ne veut pas dire pour autant que le refus de ce qui existe socialement se fonde lui aussi sur une approche scientifique, précisément parce qu’il y a une contradiction entre le fondement positiviste de la démarche scientifique et l’utopie dans laquelle s’enracine nécessairement toute volonté de changement. Une pensée critique n’articule-t-elle pas une approche scientifique de son objet et un projet utopique ?

L’invocation de la science, de la méthode revient comme une scie dans les textes malveillants des détracteurs. Nous avons souvent l’impression que les auteurs, qu’il s’agisse de  chercheurs issus des sciences exactes s’aventurant sans complexe sur le terrain des sciences sociales ou de spécialistes de ces dernières, exposent une vision de la science inquiétante. Le terme scientisme semble plus approprié à leur propos. On a souvent la sensation à les lires que la science, qui historiquement, a été un facteur d’ouverture voire de libération des êtres humains, les éloignant des contraintes de la théologie, est redevenue un dogme.

Sans aller jusqu’à penser comme Feyerabend que les assertions de la science ne doivent pas être privilégiées par rapport à celles d’autres idéologies comme les religions, et qu’on ne peut pas juger les autres idéologies à partir des visions de la science du moment, nous pouvons voir dans ces attitudes défensives l’expression d’une volonté de faire barrage à d’autres visions de la science et de la connaissance.

Dans un prochain volet, je reviendrai sur l’analyse du rapport entre science et idéologie que proposait Paul Ricoeur en 1975, toujours d’actualité, pour ce qu’il remet en question de la violence de la métaphysique

1Voir la composition des listes de signataires et le statut des fondateurs de l’Observatoire du décolonialisme

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