Colombie : crise organique dans un contexte global.

Je retranscris ici en français les grandes lignes de la conférence donnée par Santiago Castro Gómez à la Javeriana de Bogotá, le 13 mai dernier

Il y a quelques jours, le philosophe Santiago Castro Gómez faisait part de son point de vue sur ce qui se passait en Colombie. Il proposait d’envisager le conflit colombien comme l’articulation d’une crise de civilisation et d’une crise politique.

Crise de civilisation

Pour le philosophe, la crise de civilisation est un phénomène qui frappe tous les pays ; c’est celle du projet anthropocentriste de la modernité. Depuis longtemps, les études post-modernes, culturelles, post-coloniales, décoloniales, féministes, écologistes, étudient cette crise, mais avec le Coronavirus, elle est devenue visible pour tout le monde. Le projet moderne visait la maîtrise de la relation homme/nature : pendant des millénaires nous avions souffert de la domination de la nature, du manque, puis nous étions passés de la rareté des ressources, à l’abondance ( pas pour tout le monde néanmoins), de la violence, naturelle ou institutionnelle, à sa régulation raisonnée. Le développement de la science et de la technique, et de la raison avaient rendu possible cette inversion. Reprenant la théorie du philosophe équatorien Bolivar Echeverría, dans La modernidad de lo barroco, Santiago Castro Gómez remarquait cette promesse de contrôle de la nature par les hommes n’avait pas été tenue. La crise climatique était le signe de l’échec du rêve d’un royaume de l’homme sur la terre.

Ce projet reposait sur quatre piliers : La croyance en une science et une technologie qui permettraient de développer rationnellement les forces productives, et ce à une échelle jamais vue.la création d’un instrument de régulation rationnelle de la lutte pour le pouvoir, l’état de droit ; il permettrait de résoudre de façon pacifique les conflit, tout en redistribuant ressources et justice et en garantissant la liberté .L’essor de économie de marché, qui nous doterait des mécanismes nécessaires à la production et à l’échange à une échelle mondiale, toutes les nations étant donc liées. L’existence d’une société civile puissante, constituée d’une multitude de réseaux, institutions, véritable interlocutrice des pouvoirs en place. Ce qui supposait un certain rapport à l’information au débat contradictoire, et à la pensée critique, donc à l’éducation et l’université

Mais ce dispositif , dès le début fut marqué par des failles essentielles  :

La première tient au lien structurel entre modernité et colonialisme. La prospérité des états modernes impliqua la colonisation qui commence avec celle de l’Amérique, et la destruction de civilisations et de cultures. Or, ce processus fut un ethnocide et il entraîna la disparition d’un patrimoine culturel considérable, des savoirs qui auraient pu nous apporter des réponses, nous aider à affronter la crise écologique. La modernité a produit un appauvrissement culturel global. La deuxième, à la nature de notre mode de production  : l ‘économie moderne, avec le développement des forces productives et du marché a favorisé l’inégalité entre les hommes ce qui entre en contradiction avec son projet d’émancipation

Avec le temps, ces deux failles se sont agrandies. Et nous avons fini par produire ce que nous prétendions être en mesure d’éviter : nous avons fait basculer les équilibres et la pandémie est l’effet de l’expansion accrue de notre pression sur le monde « naturel », pression qui s’est retournée contre nous. L’adversité revient et le futur disparaît.

Pourquoi cet échec ?

Parce que la science, l’état moderne, la société civile, le marché ont évolué d’une façon négative. La science s’est mise au service du marché. Des recherches essentielles pour la vie de l’humanité ne se font pas parce que elles ne sont pas génératrices de profits ; il suffit de penser à l’état de la recherche fondamentale dans de nombreux pays.L’état moderne n’a pas été à la hauteur de sa tâche. L’idée de secteur public qui avait guidé plusieurs pays au sortir de la seconde guerre mondiale a disparu, au profit d’une privatisation de la production, mais aussi de la société, privatisation qui a surtout servi les intérêts des grandes entreprises et de la finance. L’état moderne s’est montré impuissant contre la pauvreté qui a grandi, cessant de considérer que cette lutte relevait de sa responsabilité. Les politiques néo-liberales suivies depuis trente ans ont provoqué, avec l’extension des méthodes de managment et de rationalisation, une détérioration des services de santé telle que la pandémie a été une catastrophe partout dans le monde. La société civile est prisonnière des médias qui ne remplissent plus leur rôle : informer. L’information sans laquelle les citoyens ne peuvent pas comprendre le monde dans lequel ils vivent est détenue par des monopoles. Ces derniers qui ne visent pas les intérêts des citoyens mais les leurs : contrôle de ce qui peut ou non se diffuser. La diffusion des Fake news et de la post-verité est un phénomène qui prend une ampleur considérable, circulation d’informations  auxquelles il est impossible d’apporter un démenti ; la manipulation des réseaux sociaux pour fabriquer des victoires électorales comme ce fut le cas avec Trump, est une autre donnée.

Castro Gómez semble penser que cette ère néo-libérale touche à sa fin, le tournant keynesien aux USA pouvant s’interpréter dans ce sens

Crise politique

Le philosophe la voit comme celle de l’uribisme. En effet, Iván Duque, le président actuel depuis 2018, ne serait que l’émanation d Alvaro Uribe, qui fut président entre 2002 et 2010 . Célébré pour sa lutte contre les Farc et son redressement de économie, celui qui figurait au n° 82 sur la « liste noire » des narcotrafiquants ou associés de la Défense Intelligence Agency (DIA) des États-Unis, joue toujours un rôle néfaste dans la vie du pays, en particulier ces derniers jours, puisqu’il a ouvertement encouragé l’État a tirer sur sa population. Mais Uribe et ses hommes de paille n’ont pas gouverné la société colombienne en la dominant, remarque Castro Gómez, il y a eu hégémonie de l’uribisme, pas domination ; car le fait est qu’ Uribe a su créer un consensus, la particularité du moment actuel tenant à la crise de ce système qui a fonctionné pendant vingt ans

Ce consensus reposait sur  :

l’intégration du narcotrafic. La guerre état/nacro est devenue une articulation état /narco . Le philosophe est assez bref sur la question qui est malheureusement une des plus compliquées à comprendre pour des non -colombiens il parle de narco-fundio, faisant allusion au phénomène avéré d’accaparement des meilleures terres par les narcotrafiquants mais développe peu ce qu’il entend par « intégration ». Cela veut-il dire que la Colombie est devenue un narco-état comme on le dit aujourd’hui du Mexique ? Ou s’agit il seulement de constater que dans la guerre que mènent les peuples en lutte pour leur territoire, les narcos sont un allié objectif du gouvernement qui a besoin du déplacement qui libère les terres ensuite commercialisables et negociables dans le cadre du land grabbing ? C’est ce que disent certains indigénes : le gouvernement ne fait pas la guerre aux narcotrafiquants mais aux peuples

Uribe avait su regrouper la population autour d’un ennemi interne  commun : les FARC, le Mal. L’idée que lutter contre les narco et contre les fARC, c’était la même chose se traduisit concrètement sur le terrain.

Uribe avait su détourner a son profit la vieille opposition parti conservateur /parti libéral qui rythmait la politique colombienne ( et celle des états latino-américains en général) depuis le XIX siècle. Il avait construit son succès sur les ruines du bipartisme. Il emprunta aux conservateurs la morale traditionnelle, la défense du patriarcat, de la blanchité, l’alliance avec l’Église, aux libéraux, le programme économique .

Il fut donc l’artisan des politiques néolibérales, de privatisation et d’affaiblissement du secteur public, vendant à la population le rêve d’une Colombie moderne et riche, marchandisant l’université. De fait, pendant les premières années,la politique extractiviste porta ses fruits, mais avec effondrement des matières premières, l’État qui ne s’était pas enrichi contrairement à certains secteurs de la société, dut affronter une dette et une dépendance de l’exportation accrues. Ce consensus a atteint ses limites vingt ans plus tard. La pauvreté et le chômage ont augmenté de façon considérable, la violence également, les jeunes n’ont pas d’horizon, la pandémie a montré les limites du système de privatisation, le processus de paix entamé depuis des années bute sur les changements internes au narcotrafic, avec la montée en puissance des cartels mexicains, et les universités, les premières a avoir connu la globalisation, ont résisté au projet uribiste, se maintenant en tant qu’espace de pensée critique et de contestation. Le gouvernement actuel fait donc face à une opposition générale, et essaie de s’en sortir avec la force, mais en fait il sera obligé de négocier tôt ou tard, considère le philosophe

Pour lui, il faut un programme pour sortir de la crise :

Mettre en place une véritable politique de paix, qui passera par la recherche et la mise a jour de la vérité, car c’est ainsi qu’il pourra y avoir une réconciliation. Opérer une reforme de la politique de santé et sécurité interne ( dissoudre l’ESMAD, ce corps qui relève de l’armée et qui se comporte avec sa population comme avec un ennemi de la nation). Changer de modèle économique en limitant l’extractivisme et créant un marché intérieur. Combattre l’injustice fiscale. Garantir le droit à l’éducation, construire une véritable politique éducative interculturelle et créer des programmes de financement qui fassent place à la jeunesse indigène dont les connaissances autres nous sont nécessaires pour affronter la crise globale.

C’est une conférence qui pose plusieurs questions sur lesquelles nous reviendrons dans de prochains posts.


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