Science et idéologie . 3.

Deux extraits assez explicites de l’article de Pierre Macherey , pour revenir à la racine de la polémique actuelle

C’est Destutt de Tracy, aristocrate rallié aux idéaux de la Révolution, rescapé de la Terreur, qui emploie le terme pour la première fois devant la classe des sciences morales et politiques de l’Institut National   : 

ce mot «  était alors destiné à nommer la nouvelle « science des idées » que les philosophes de la nouvelle société en gestation proposaient de substituer à l’ancienne métaphysique, condamnée en raison de l’« absolutisme » qui lui était imputé. Cette création verbale a donc eu pour contexte la phase thermidorienne de la Révolution française, moment important de celle-ci où a été fixée et réfléchie l’organisation de ce qui a été ensuite appelé la « société bourgeoise », et où, en particulier, a été, pour la première fois en France, mis en place, avec les Ecoles Centrales de la République, un système d’instruction publique placé sous l’autorité de l’Etat ; ceci constitue un aspect essentiel, voire même la pierre angulaire, de cette organisation, dont un autre aspect a été la prise en charge de la santé publique, biopouvoir avant la lettre, dont s’est spécialement occupé un autre membre important du mouvement « idéologique », le médecin Cabanis. Il n’est pas indifférent que la notion d’idéologie, dont on peut estimer qu’elle était impensable, et en conséquence innommable, sous l’Ancien Régime, ait été directement associée et adaptée à l’entreprise d’une refonte du système politique et social de la France, refonte à laquelle, par le biais de la scolarisation, elle a servi pour une part d’instrument, ce qui a contribué à l’inscrire dans une réalité historique débordant le cadre imparti au seul mouvement des idées et des mots qui servent à les exprimer. »

Pierre Macherey insiste là sur quelque chose d’essentiel : la nature hybride du concept inscrit dans une réalité  historique débordant le cadre imparti au seul mouvement des idées. Le rapport entre Etat, système d’instruction publique et  idéologie est ici mis en évidence. L’idéologie n’est pensable que dans le système de l’état moderne français.

Le 20 juin 1796, où le mot « idéologie » a été pour la première fois mis en circulation par ceux qui se sont eux-mêmes nommés officiellement les « Idéologues », a ainsi coïncidé avec le démarrage de ce qu’on peut appeler l’époque, l’âge ou l’ère idéologique, où l’idéologie a eu, au sens fort de l’expression, droit de cité, en produisant des effets de signification directement corrélés à l’instauration d’un nouveau régime de société dans lequel, en même temps que le mot et l’idée, la chose idéologie avait elle-même sa place : on pourrait d’une certaine façon avancer que la société bourgeoise telle qu’elle est issue de la Révolution Française marche à l’idéologie comme les voitures marchent à l’essence. Ceci soulève du même coup la question, qu’on laissera provisoirement de côté, de savoir ce qui, avant que ce type de société ait été installé, tenait lieu d’idéologie, ou plutôt occupait le terrain où est née l’idéologie, au double sens du mot et de la chose : il n’est pas absurde de supposer qu’il ne puisse y avoir d’idéologie que « bourgeoise », au moins en ce sens qu’elle n’a pu apparaître et être identifiée comme telle que du moment où la bourgeoisie a commencé à assumer une position dominante dans l’Etat et la société (…)

Cela revient à dire que l’on ne peut pas concevoir la modernité hors de l’idéologie « la société bourgeoise telle qu’elle est issue de la Révolution Française marche à l’idéologie comme les voitures marchent à l’essence. » . Il  y a donc quelque chose d’absurde à traiter d’idéologues les tenants de telle ou telle autre théorie.

Quelques années plus tard…

(…)Bonaparte, qui, entre autres talents, avait celui de soigner son image, s’obligea un temps à suivre les travaux de l’Institut avec assiduité, conscient des bénéfices qu’il pouvait tirer de cet engagement de façade et de parade, dont il se servit en fin politique pour camoufler les projets réels qu’il poursuivait dans l’ombre. Mais, lorsqu’il estima que le moment était venu de réaliser ces projets et s’engagea, le 18 brumaire 1799, dans l’aventure du coup d’état, l’idylle avec les savants, et en particulier avec les Idéologues de la section des sciences morales et politiques de l’Institut National prit fin brutalement : Bonaparte, lancé sur la voie qui devait faire de lui Napoléon tout court, ne vit plus en ses anciens protecteurs que des adversaires potentiels, et les dénonça comme de ténébreux métaphysiciens, engagés dans des recherches fumeuses qui en faisaient des adversaires de tout ordre établi, donc des contestataires professionnels. Son thème d’élection fut alors la dénonciation véhémente et passionnée de l’intellectualisme sous toutes ses formes, assimilé à l’esprit d’insoumission, que l’Idéologie à ses yeux représentait par excellence, dans la mesure où elle assurait la promotion, exorbitante à ses yeux, de l’esprit d’examen. C’est alors qu’« Idéologue », avec puis sans majuscule, est devenu, au prix d’une péjoratisation du terme qui en marquera ensuite en profondeur l’usage, synonyme de manipulateur d’idées, vain et fumeux phraseur, péroreur et philosophailleur, fauteur d’illusion, qui se tient à distance de la réalité et de ses problèmes concrets, auxquels il substitue un jeu stérile de spéculations creuses, sans rapport avec les faits dont il masque, par ses gesticulations verbales, les dures nécessités. Napoléon, qui a aussi exercé son autorité sur le vocabulaire de la langue française, a donc réalisé ce tour de force : destituant l’Idéologie de la suprématie qu’elle avait exercée durant quelques années, il a rendu possible sa réapparition, sur le plan du vocabulaire, sous la forme dépréciative de discours vague et trompeur, dont la vacuité ne peut impressionner que des naïfs, et qu’il faut combattre à tout prix. Comme on le voit, le discours sur la fin des idéologies, c’est-à-dire sur la nécessité d’en finir avec les idéologies, n’est pas apparu d’hier, et il a commencé à être tenu dès que le mot, soustrait au contrôle de ses initiateurs, les éphémères fondateurs de la science des idées, a fait sa réapparition sous sa nouvelle forme péjorative et négative.(…)

Il est intéressant de constater que c’est donc au moment où le pouvoir est confisqué et détourné dans le cadre d’un pouvoir personnel que le mot devient  négatif. Négatif au point d’exiger  que les idéologues soient combattus et mis au pas.  L’histoire du terme  rend  compte de l’histoire de la république et de ses balancements contradictoires entre moment fondateur d’ouverture des idées et fermeture. Une histoire qui continue aujourd’hui.

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