Je publie ici un premier extrait d'un article de Jonnefer Barbosa, philosophe brésilien. Il apporte un point de vue décentrée à la question que j'avais commencé à effleurer dans ce blog . Je continuerai à poster des parties de ce texte dont l'intégralité sera publiée sur le site Panser la pandémie dans quelques jours, quand nous aurons fini de le traduire.
En attendant Foucault. Vies sans traces
(...)Ces dernières semaines, on pouvait lire sur internet de nombreuses analyses de sciences humaines, qui recouraient a Foucault pour expliquer les liens entre les techniques de gouvernement biopolitiques. Or, il faudrait que nous abordions plus précisément un thème, la question des régimes de vérité dans lesquels ces technologies sont impliquées et auxquels elles donnent de la visibilité. Car il n'y a pas de continuité naturelle, par exemple, entre la peste bubonique, que décrivit Boccace au XIVe siècle, et le confinement de la variole au moyen d'une technique absolument nouvelle, les vaccins, apparue avec les expériences d'Edward Jenner à la fin du XVIIIe siècle, deux phénomènes ayant été relevés par Foucault. La prolifération de COVID-19 et les différentes réponses gouvernementales à la pandémie, en particulier dans le contexte brésilien, ne peuvent être pas être lues seulement en termes biopolitiques ou nécropolitiques : en effet, le gouvernement biopolitique des populations est devenu, à notre époque, un privilège de classe.
Les mesures de quarantaine dans le contexte européen et américain, les technologies de cyberbiovigilance, sur le modèle sud-coréen, ou encore, la fusion des deux tactiques, stratégie adoptée par la Chine, sont à raison assimilées à des techniques de gouvernementalité biopolitique. Cependant, force est d’observer que dans les territoires néocolonisés et dans les zones de confinement humain, qu’il s’agisse de l’Amérique latine ou d’un un camp de réfugiés en marge de l'Europe, la gouvernementalité biopolitique a cédé la place au nihilisme d'État.
Le cas du Brésil de Bolsonaro est paradigmatique. Bolsonaro a appelé à des manifestations, à un retour à la "normalité" - la tradition des opprimés nous enseigne que l'état d'exception est la normalité - alors qu’il disposait de données sur la progression de la pandémie et de prévisions quant au nombre de décès à venir. Le rapport n° 15/2020, publié par l'Agence brésilienne de renseignements (ABIN) le 23 mars 2020, et rendu secret par le gouvernement fédéral, a réalisé des analyses prédictives sur la courbe de létalité du virus, comparée à celle d'autres pays. Bolsonaro, ses proches collaborateurs et le monde des affaires qui lui apportent soutien et conseils, savent que la pandémie entraînera la mort de milliers de Brésiliens et Brésiliennes. La demande présidentielle de retour à la normale coïncide dans le temps avec l’augmentation du nombre de documents publics pouvant être classés secrets. Les décès non-déclarés au Brésil sont beaucoup plus parlants que les chiffres effectivement comptabilisés par le gouvernement. L'occultation de la réalité grâce à la censure et la prolifération des mensonges est délibérée et explicite. Nous retrouvons là l’éternel cynisme de la classe moyenne supérieure, familière des courses automobiles génocidaires et à l’abri dans ses voitures de luxe : elle exige le retour au travail des pauvres. Pour jouer avec les concepts benjaminiens, le fascisme aujourd'hui au pouvoir a intégré sa propre précarité, il n'a plus de revendication constitutive et n'est pas soutenu par les pouvoirs constitués ou constitutionnels.
La définition ressassée de la souveraineté politique comme pouvoir de vie et de mort, comme pouvoir d’infliger la mort, ne nous permet pas de comprendre une gouvernementalité néocoloniale dont les contours ne s’arrêttent pas au corps des sujets, et dont les stratégies ne sont plus circonscrites au gouvernement biopolitique des populations. Produire des disparitions, ce n’est pas seulement anéantir des vies humaines, cela passe aussi par une gestion particulière : l’effacement des traces.(...)
à suivre.
Cet extrait se trouve au début de la seconde partie de l'article intitulé
Traversée conceptuelle de l’irreprésentable.
Trois seuils de la pandémie de 2020.
31.3.2020
Jonnefer Barbosa