L'effacement des traces. Suite.

(...)La disparition, vue comme technique de gouvernement, rend compte d’une déterritorialisation de la gestion biopolitique des populations. Car avec cette dernière, il s’agissait de gouverner l’impersonnalité de la vie biologique sous l’aspect de  sa multiplicité : productive, caractéristique (fécondité, natalité, mortalité, registres de statistiques ) assimilations et déviations.

Les techniques de disparition vont de la normalisation de l’extermination et des exécutions sommaires comme pratiques de gouvernement jusqu’à l’occultation des données concernant la létalité du coronavirus au SUS.

Les techniques de disparition produisent une "vie qui ne laisse aucune trace". La personne disparue n'est pas seulement un corps à la merci de la punition du souverain ou des disciplines qui la vont l soumettre. Le concept de “vie sans trace” rend possible une contre-histoire paradoxale de la politique en Occident. Il permet d'y inclure une longue histoire restée dans l’ombre : celle des Africains morts dans les navires négriers ( on les nommait “navires-tombeaux” dans l'Empire portugais), durant le long génocide qui va du XVe siècle jusqu'au XIXe. Celle des “disparus politiques, lors des dictatures latino-américaines des années soixante. Celle des narcotrafiquants assassins ou des groupes d'extermination policiers, militaires et paramilitaires.

Le concept de disparition est un critère d'intelligibilité de la politique gouvernementale latino-américaine. Prenons l’exemple du brésil : il est impossible d'y établir une analyse un peu critique des questions de gouvernementalité sans analyser la présence cachée mais constante de fosses communes comme zones de disparition de traces.

Les fosses communes au Brésil ont d'abord été un dispositif colonial lié à l’esclavage. Lorsqu'une personne capturée et réduite en esclavage avait survécu à la traversée de l’océan sur les navires tombeaux, mais était morte sur le sol brésilien, qu’elle décède d’épuisement, de maladie, ou suite à un châtiment, pendue, décapitée, ou "cuite vivante " (c’est ainsi qu’on désignait cette forme cruelle de torture par immersion dans de l'eau bouillante, que d’autres personnes réduites en esclavage étaient contraintes d’infliger aux condamnés), son corps était enterré dans une de ces fosses communes non identifiées, qu’on nommait alors les "cimetières d'esclaves".


Depuis, les fosses communes se sont généralisées, que ce soit pour les indigents, pour les subversifs ou pour les endettés du trafic de drogue. Tout ce dont il faut effacer l’image, comme l’exige la stratégie d’un État nihiliste, qui a intégré dans son fonctionnement les machines de guerre criminelles ( voir au Brésil les milices au pouvoir). Il ne s’agit pas seulement de la mort de milliers d'anonymes, mais d’une tactique concrète mise en place pour que de tels événements ne soient pas marqués : si la biopolitique et sa ligne de fuite nécropolitique agissent sur le corps vivant d'une population, la production de disparitions opère surtout sur un plan historique.

En effet, le lieu caractéristique de la gouvernementalité biopolitique était la métropole, c'est-à-dire l'espace urbain apparu lors du passage d’une souveraineté basée sur le pouvoir territorial à la gouvernementalité biopolitique et son gouvernement des hommes et des choses, avec pour contrepoint, les nécropoles (νεκρόπολις, le terme désignait en grec les cimetières, littéralement, la "ville des morts", au Moyen Age on parlait de “champs des morts ”1). Or, les fosses communes disséminées dans le monde et la sous-estimation actuelle de la létalité de la pandémie ne sont pas seulement l'expression, incontournable et inconfortable, de l'extermination comme pratique de gouvernement. Elles rendent compte de politiques de disparition, qui transforment les anciens territoires de la ville et de la métropole, concepts centraux de la biopolitique foucaldienne, en lieux de frai et de dissimulation des cadavres (...).

1En espagnol et portugais on parle de  « campo santo », littéralement « champ sacré » .N.d. T

 

à suivre

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