Pour une politique de la race

A propos de la couleur

Quijano remarque que les premières personnes auxquelles ont été appliquées l’idée de couleur, alors que la race n’existait pas encore, sont les Noirs, pas les Indiens, à un moment ou les Espagnols ne se percevaient pas encore comme Blancs. C’est un phénomène avéré et on voit bien là le décalage entre l’idée de couleur et celle de race.

Ce que ne dit pas Quijano c’est qu’en Europe le phénomène de dévalorisation de la couleur noire et de valorisation du blanc est assez tardif. Selon Hering Torres, pendant longtemps en Europe, le blanc fut synonyme de faiblesse. Et c’est effectivement tardivement, avec la présence des esclaves noirs dans l ‘empire des Indes que la couleur noire devient synonyme de laideur sur le territoire.

 

Mais l’explication de ce qui a eu lieu en AbyaYala n’est pas valable pour le monde entier. Lorsqu’il affirme qu’avant l’Amérique, il n’ y avait pas de racisme, Quijano omet un possible racisme, celui qui se produit en Afrique, entre Arabes négriers et populations africaines esclavagisées. Effectivement, comme le remarquent de nombreux auteurs tels Eric Williams, l’esclavage ne fut pas le fruit du racisme, mais le contraire. Et c’est en Afrique que l’esclavage connut un développement important, bien avant la période de la traite américaine. On sait que des le Haut moyen age, le monde musulman était devenu un grand importateur d’esclaves, mais l’Islam interdisant l’esclavage de croyants, et les esclaves blancs se convertissant en masse, les razzias dans la région sub-saharienne commencèrent. Dés le IX siècle, il s s’associèrent à certains chefs africains islamisés pour la traite1. Les Arabes avant l’intensification de la traite, ne méprisaient pas les Noirs.  Le premier muezzin de l’histoire était un esclave éthiopien affranchi, converti à l’Islam. Toynbee écrit dans sa Study of history que les premiers Arabes se considéraient comme « basanés « avec un a priori de supériorité raciale liée a la couleur plus foncée ( ce qui recoupe les propos de Max Hering Torres). Cependant, dans la poésie des métis arabo-africains, très vite, apparaissent mépris et méfiance vis a vis des noirs. Ce dégoût augmente en même temps que la traite, lorsque la zone sub-saharienne devient la principale pourvoyeuse d’esclaves de la partie orientale. Pour Tidiane Ndyaye, qui expose son point de vue dans Le génocide voilé , l’essor de la traite , qui commença au VII siècle fut inséparable de celui du racisme. Cette modification correspond à la période des grandes conquêtes arabes et à l’asservissement des peuples vaincus islamisés. Les érudits arabes , qui ne se rendraient pas en Afrique subsaharienne avant le XIV siècle joueraient u n rôle important dans les légendes négatives relatives aux Noirs qui commenceront à circuler. On trouve chez le penseur Ibn Khaldoun, au XIII siècle, une des premières théorisations de l’influence du climat sur les races, expliquant la soit disant « idiotie » des Noirs . Quant à Said Ben Ahmad Said, au XI siècle, il classait les peuples en sept familles correspondant aux sept climats, les climats chauds produisant la stupidité ( ce qui revenait à oublier l’existence de déserts marocains, algériens…) . Avant le XII siècle, la malédiction de Cham, dont Walter Mignolo analysera le rôle dans la genèse du racisme, ne reposait pas sur une notion de couleur, ce qu’oublie le sémioticien argentin. Mais chez certains lettrés arabes, Cham allait devenir un noir, et il est difficile de ne pas voir qu’il y avait là une construction à posteriori justifiant l’esclavage

Le monde médiéval, chrétien ou musulman, était profondément marque par la logique de la lignée, la généalogie. Le fait qu’à certaines époques, dans le monde musulman, il ait été interdit de designer les Noirs par leur filiation laisse songeur. Il est également troublant de penser que même lorsqu’ils étaient convertis, les noirs restaient inférieurs, ce qui nous renvoie au premier racisme ibérique contre les convers juifs. Il semble, à en croire l’ historien marocain Chouki El Hamel que la couleur de peau jouerait un moindre rôle que l’ascendance rattachant l’individu à une lignée arabe . Ce qui nous ramène finalement à expérience américaine, puisque race et couleur ne s’imposèrent qu’à partir du XVIII siècle

1L’islamisation commence au IX siècle mais avant la colonisation européenne, seules les élites se convertissaient

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