Face à la crise, la France a besoin de retraités militants et solidaires

Le désir est si fort de sortir de cette situation mortifère que nous pouvons avoir la tentation d’en minimiser la gravité. Nous aurions tort d’y céder. Les retraités et les personnes âgées, considérés comme particulièrement vulnérables, sont inquiets, voire angoissés, de devoir vivre souvent isolés et méfiants à l’égard de leurs proches et de leurs amis. Et on peut difficilement le leur reprocher.

 L’illusion d’un retour à la normale…

L’utilisation de la pandémie par le pouvoir, pour étouffer toute contestation et poursuivre les réformes engagées avant la crise sanitaire, serait une raison d’accorder peu de crédits aux propos dramatisants des ministres et « experts » en tous genres. L’incohérence des mesures décidées par un gouvernement qui semble saisi de panique en serait une autre. Les mensonges proférés depuis 8 mois du plus haut sommet de l’État ont, du reste, accentué la défiance envers les autorités. L’Histoire nous a appris, par ailleurs, que la diffusion du sentiment de peur peut constituer un moyen de gouvernement pour imposer et faire accepter les limitations de nos libertés de contester, d’agir, de penser. Mais cela ne peut nous empêcher de mesurer les menaces qui pèsent sur la façon dont nous allons vivre cette pandémie dont on ne sait quand elle sera surmontée. L’annonce de la découverte d’un vaccin a, pour l’instant, surtout été performante pour faire exploser les actions des sociétés qui l’ont médiatisée. Et dans le cas où l’efficacité du vaccin serait avérée, le temps de son accessibilité à l’échelle planétaire sera nécessairement long.

Tout aussi graves sont les conséquences sur le plan des activités économiques et sociales qui impactent déjà la vie de chacun de nous, salariés, chômeurs, étudiants, retraités. Et nous pouvons facilement imaginer qu’après avoir privilégié l’assistance massive aux détenteurs de capitaux et de dividendes, l’État-Macron tentera de faire porter le poids de la crise sur les mêmes, et particulièrement sur les retraités. En réalité, le retour à la normale n’est pas possible, ni souhaitable : il serait pire que ce que nous avons connu et ce que nous vivons aujourd’hui.

…sans ruptures avec le monde d’avant

L’humanité a connu nombre d’épidémies mais pas dans le contexte d’une mondialisation effrénée des échanges qui facilite la propagation des virus. Or dans un tel contexte à risque, les gouvernements néo-libéraux ont tous ou presque sacrifié les moyens de prévention et de traitement adaptés à ces risques. C’est la raison pour laquelle les situations et les gestions de la crise sont sensiblement les mêmes dans la plupart des pays européens : affaiblissement des missions d’intérêt général de l’État, démantèlement des systèmes publics de santé pour en favoriser la privatisation et ses critères de rentabilité financière, assèchement des ressources de la Sécurité sociale.

De fait, l’individualisation de la protection de la santé, « à chacun selon ses moyens », est totalement déficiente face à la généralisation des épidémies. Or, l’avenir nous réserve d’autres pandémies avec les atteintes portées à la nature et à la planète. La crise sanitaire a pour origine l’émergence et la propagation d’un virus inconnu, mais sa gravité tient à l’incapacité des États affaiblis et à la nocivité d’un marché délivré de toute contrainte, uniquement préoccupé d’assurer la plus forte rentabilité au mépris de toute considération d’intérêt général. Retrouver un monde où nous pourrions vivre normalement nous oblige à le repenser, radicalement. Et cela ne peut attendre la fin de la crise sanitaire.

Construire le monde d’après, maintenant

Notre pays tient debout grâce à celles et ceux que l’on considère dans le système de pensée de ceux qui nous gouverne comme non-essentiels, voire des « rien » selon la parole présidentielle : les personnels soignants des hôpitaux publics, les salariés qui assurent la production et le transport des denrées alimentaires, les ouvriers et les employés des entreprises publiques et privées, les agents des services et de la fonction publique. Leurs salaires et leurs conditions de vie ont été sans cesse pressurisés, leurs revendications ignorées ou méprisées, leurs protestations réprimées.

L’essentiel, c’est elles et eux, leurs conditions de travail et de vie en activité et à la retraite, leur santé, leur bien-être. Dans les contraintes du confinement, il nous faut utiliser tous les moyens qui restent à notre disposition, matériels et immatériels, pour faire partager cette exigence d’une vision inverse de celle qui nous a été imposée dans le « monde d’avant ». Et en imaginer d’autres, concrètement, localement qui répondent aux besoins et aspirations de chacune, de chacun, de tous. Lever l’espoir en ouvrant le chantier des transformations à engager dès maintenant.

La place des anciens dans ce combat

Selon une idéologie insidieuse, les retraités seraient une charge pour le pays, au même titre d’ailleurs que les salaires et les cotisations sociales pour les entreprises. Celles et ceux qui ont consacré 40 à 45 ans de leur vie à la production des richesses dont tout le monde bénéficie aujourd’hui et à la conquête de droits pour vivre mieux en société, ont un rôle important à jouer dans le monde à reconstruire. Ils constituent 20% de la population en France et sont un des éléments majeurs de stabilité dans notre société, déchirée par le chômage des jeunes et des moins jeunes, les inégalités sociales et les injustices. La France a besoin de retraités militants pour un monde solidaire sur une planète habitable. Nous en sommes.

Pascal Santoni

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