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Billet de blog 4 mars 2021

« Les militants du djihad » – 3 questions à Hakim El Karoui et Benjamin Hodayé

Normalien, agrégé de géographie, ancien conseiller du Premier ministre (2002-2005), Hakim El Karoui est Senior Fellow de l’Institut Montaigne. Benjamin Hodayé est normalien et agrégé d’histoire. Il collabore avec l’Institut Montaigne depuis 2017. Ils répondent à mes questions à l’occasion de la parution de leur ouvrage "Les militants du djihad, portrait d’une génération", aux éditions Fayard.

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Les vulnérabilités familiales constituent-elles la toile de fond du phénomène djihadiste ?

Les résultats statistiques que nous avons obtenus en analysant le profil de plus de 1 400 djihadistes européens, dont 700 Français, confirment le rôle d’un arrière-plan sociologique particulier chez ceux qui sont partis en Syrie, ont commis des attentats ou ont projeté de le faire dans les dix dernières années. Même s’il existe des contrexemples, le profil des djihadistes est remarquablement homogène, et peu surprenant : ce sont des jeunes (18-30 ans principalement), pour les trois quarts issus de l’immigration (descendants d’immigrés plutôt qu’immigrés), vivant dans les quartiers pauvres des grandes villes et de leurs banlieues, et eux-mêmes précaires.

Dans cet arrière-plan sociologique, les données familiales sont bien évidemment importantes. Tous les militants djihadistes n’avaient pas forcément de failles personnelles majeures qui pourraient expliquer de façon quelque peu déterministe leur engagement dans idéologie, mais on identifie une minorité de djihadistes – qui pour beaucoup deviennent ensuite terroristes – dont le parcours avant l’engagement était très chaotique : échec scolaire, troubles psychologiques, petite criminalité, addictions. Ce parcours s’explique très clairement par l’environnement familial, qui en constitue le point de départ. Plus globalement, on constate dans le cas français la fréquence très troubles familiaux, qui servent d’arguments à la défense lors des procès : divorces marquants, décès, instabilité générale de la cellule familiale. L’un des phénomènes les plus frappants est la fréquence de l’absence du père (décès, abandon, retour au pays, emprisonnement). Cela concerne au moins 52 des 700 djihadistes français étudiés, et près de 70 si l’on prend aussi en compte les quelques mères absentes (un chiffre d’autant plus frappant que les données familiales sont des informations difficiles à obtenir – on peut dont supposer qu’il est en réalité encore plus élevé).

La déstabilisation des structures familiales se situe au croisement de questions anthropologiques, lorsque des modèles hérités des pays d’origine (rôle du père, importance des fratries) sont soumis à rude épreuve au fil des générations par les sociétés européennes, et de questions sociologiques propres au lieu de vie de ceux qui se sont ultérieurement engagés dans le djihad : 99 % d’entre eux ont grandi dans des communes où le taux de monoparentalité est plus élevé que la moyenne nationale.

Vulnérabilité familiale est le bon mot. Le contexte familial peut rendre vulnérable à l’engagement radical, mais il n’en est ni une cause directe, ni une condition sine qua non. Tous les djihadistes n’ont pas grandi au sein de familles fragilisées. C’est très frappant par exemple lorsque l’on étudie les djihadistes britanniques, qui, à l’inverse des Français ou des Belges, ont un profil sociologique et familial beaucoup plus stable, et un niveau d’éducation plus élevé. Il est possible de supposer que les cadres familiaux des pays d’origine (la grande majorité des djihadistes britanniques possédant un lien à l’immigration) sont moins mis à mal par la société britannique, plus communautaire que la société française. Par ailleurs, la vulnérabilité familiale n’est en rien spécifique aux djihadistes, mais une réalité sociologique beaucoup plus large qui ne conduit pas dans la très grande majorité des cas au djihadisme. Les conditions socio-économiques doivent être pensées comme un arrière-plan de la radicalisation, mais certainement pas comme une cause. Pour qu’elles soient pertinentes, il leur faut être activées par un levier, que nous identifions dans Les Militants du Djihad : l’idéologie.


L’effet de clan joue aussi de façon importante, de quelle manière ?

Le relationnel en général est essentiel dans la compréhension du djihadisme, y compris sur internet. C’est ce dont nous nous sommes rendu compte en reconstituant les réseaux djihadistes, qui se sont développés à l’échelle locale voire ultra-locale. Il faut partir d’en bas pour comprendre. Les djihadistes, à de rares exceptions près, sont tous connectés entre eux. Vous avez beaucoup plus de chance d’être séduit par le djihadisme si vous connaissez des proches engagés dans la cause. L’entrée dans le djihadisme correspond très souvent à un recrutement, mené par une personne qui dispose d’un ascendant, parce que plus âgée, parce que sa légitimité intellectuelle (maîtrise de l’arabe, des fondamentaux du salafisme) est plus forte, ou parce qu’un engagement ancien dans le djihadisme, avec parfois passage en prison, lui confère une aura.

L’importance du relationnel est facile à comprendre. Le djihadisme, comme le salafisme et comme en réalité toute idéologie, est d’autant plus fort qu’il s’appuie sur des solidarités qui lui préexistent. L’effet de groupe est un atout pour une idéologie aussi radicale et violente, puisqu’il fédère les militants entre eux ; l’engagement des autres rassure l’individu sur son propre engagement. Par ailleurs, c’est par la voie de ces liens préexistants que l’idéologie se diffuse le plus aisément, par contact ou contagion. C’est aussi le cas pour le salafisme, et c’est ce qui explique, entre autres, la concentration géographique de ces phénomènes. Le cas des convertis (30 % pour la France), dont on parle si souvent, permet de le comprendre encore mieux : loin d’être des acteurs isolés qui découvriraient dans leur coin l’islam dans ses interprétations les plus dures, ils sont le plus souvent issus des mêmes quartiers que les autres djihadistes. L’imitation et l’effet de groupe sont clairement visibles dans les filières.

L’effet de clan auquel vous faites référence, c’est aussi le rôle de la famille dans l’engagement djihadiste. L’approche statistique et réticulaire met en valeur la fréquence des engagements collectifs, à la suite d’un proche, et surtout en même temps qu’un proche. Le schéma qui revient le plus est celui de la fratrie : pour la France, on compte 40 cas où deux frères se sont engagés ensemble dans le djihad (donc 80 individus sur 700), sans compter les fratries plus nombreuses. Il peut aussi s’agir d’un lien vertical, le père embrigadant ses fils tout juste majeurs, ou l’inverse (le fils et sa mère). Mais l’effet de clan concerne également l’affinité. On a beaucoup parlé des jeunes filles recrutées sur internet à qui on aurait fait miroiter un mariage avec un combattant de l’EI. Ce que l’on a moins mis en avant, c’est l’importance des couples et des départs familiaux. Pourquoi ? Parce que trop souvent la femme a été présentée comme la victime de l’homme, alors que sa détermination idéologique était tout aussi forte.

Tout cela peut conduire par agrégation de militants à la formation de véritables clans, au comportement quasi sectaire. Le clan le plus connu est certainement celui formé autour des frères Clain à Toulouse : il tire sa force de l’engagement de trois voire quatre générations et du mariage des sœurs et des filles avec des militants djihadistes venus de l’extérieur de cette famille d’origine réunionnaise.


La prison est-elle l’enjeu majeur des années à venir ?

Cela fait maintenant plusieurs années que la prison est au cœur des préoccupations. Jusqu’ici, son rôle a tout compte fait été limité, car peu des djihadistes engagés entre 2010 et 2020 se sont concrètement radicalisés en prison. Mais le risque carcéral est devant nous, bien qu’il ne faille pas y réduire le risque djihadiste des prochaines années.

Ce sont des microcosmes qui reproduisent les logiques que nous avons observées dans les quartiers où le djihadisme s’est jusqu’ici développé. De nouveaux réseaux s’y constituent puisque, comme en Syrie, des individus issus de différents territoires s’y rencontrent. Or, le djihadisme est fort quand ses réseaux sont denses. L’avenir du djihadisme s’y joue parce que les militants les plus déterminés, ceux qui sont allés au bout de leurs idées, s’y trouvent réunis, condamnés ou en attente de jugement.

Il y a le risque des attentats, comme à Condé-sur-Sarthe début 2019, mais surtout le risque de l’approfondissement idéologique : circulation des idées, lectures difficiles à contrôler, réflexion sur la stratégie à adopter pour les prochaines années. À l’échelle des individus, la prison est dangereuse, car les individus s’y transforment : celui qui était second au sein d’une filière peut s’y révéler meneur et de là recruteur.

L’autre grande inquiétude est la diffusion de l’idéologie et l’apparition de néophytes, délinquants de droits communs radicalisés en prison. Sur les environs 1 200 radicalisés comptabilisés dans les prisons françaises, 500 ont été condamnés pour terrorisme, et le reste correspond aux détenus de droits communs, dont une partie seulement (25 %) se serait radicalisée en détention. Cela prouve, s’il le fallait, la force de conviction du djihadisme, ici auprès de détenus dont le profil sociologique initial est semblable à celui des djihadistes. Ce phénomène est d’autant plus problématique qu’il existe un lien clair entre la radicalisation carcérale et la probabilité de commettre un attentat une fois libéré.

Plusieurs dizaines de djihadistes doivent sortir de prison d’ici 2022. Cela ne signifie pas qu’ils sont moins dangereux que ceux qui sortiront plus tard ; ce sont simplement ceux qui ont été condamnés à de courtes peines notamment avant 2015, pour avoir rejoint une organisation terroriste en Syrie. Depuis, notamment avec la création du PNAT (Parquet national antiterroriste) en 2019, les peines ont été relevées, y compris pour les simples départs. Que le problème soit repoussé dans le temps permet-il d’espérer des désengagements idéologiques spontanés ? Même si les plus déterminés en font la cause de leur vie et militent depuis des décennies, la radicalité est pour la plupart dure à tenir dans la durée, et l’on peut espérer des formes de lassitude chez ses femmes et ses hommes.

Pour le reste, la question qui se pose est toujours celle de la prise en charge, en prison, en milieu ouvert puis hors-prison, en post-sentenciel. En ce qui concerne le désengagement (la sortie de la violence), qui est le nouveau nom de la déradicalisation, des mesures prometteuses sont expérimentées depuis quelques courtes années. Mais elles doivent être considérablement renforcées, surtout sur le plan religieux et idéologique.

Cet article est également disponible sur mon blog.

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