«Le miroir de Damas» - 3 questions à Jean-Pierre Filiu

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris). Son dernier ouvrage, « Le miroir de Damas : Syrie, notre histoire », paru aux éditions La Découverte, retrace l’histoire de la Syrie de l’origine à nos jours et établit des parallèles historiques entre le passé et le présent.

Vous présentez Alep comme une ville qui a de longue date incarné la résistance à l’arbitraire. Pouvez-vous développer ?

Il se trouve que j’ai découvert Alep en 1980 quand, jeune étudiant de 18 ans, je rejoignais en stop depuis la Turquie les camps de réfugiés palestiniens au Liban. Et je suis tombé sur une cité soulevée contre Hafez al-Assad, le père de Bachar, sans qu’aucune nouvelle sur cette contestation et sa répression ne filtre à l’étranger. Dans un temps plus ancien, tout au long du XVIIIème siècle, Alep a multiplié les frondes contre l’Empire ottoman : les différents groupes professionnels et religieux de la ville s’unissaient régulièrement contre un gouverneur jugé injuste, allant jusqu’à l’expulser de la cité pour la gérer de manière autonome. Ce cycle de frondes se conclut par le siège d’Alep de 101 jours en 1819, par 9000 militaires ottomans, un corps expéditionnaire considérable pour l’époque mais comparable aux forces mobilisées au sol par le régime actuel pour la reconquête d’Alep à l’automne dernier. Après l’impitoyable répression de 1819, Alep semble superficiellement « pacifiée » mais une personnalité très respectée localement comme le cheikh Abderrahmane Kawakibi incarne à partir de 1877 la résistance citoyenne à l’arbitraire ottoman. Lorsque l’Empire ottoman disparaît au cours de la Première Guerre mondiale, Alep est le cœur d’une insurrection contre l’intervention française en Syrie. Cette guérilla nationaliste n’est brisée en 1921 qu’après un accord entre Paris et Ankara, tout comme Alep-Est n’a pu tomber à la fin de 2016 qu’après un arrangement entre Moscou et Ankara. Les permanences historiques sont à cet égard remarquables.

La faim comme arme de guerre est-elle aussi une continuité historique ? 

On ignore trop souvent que le territoire syrien a été un des théâtres majeurs de la politique d’extermination menée par les Jeunes-Turcs, au pouvoir à Constantinople, à l’encontre de la population arménienne. La déportation en masse de cette population vers la vallée de l’Euphrate a vu l’émergence, entre Meskené et Deir Ezzor, ainsi que le long du Khabbour, jusqu’à Cheddada et Ras al-Ayn, de véritables camps de concentration. Les civils arméniens n’y étaient pas directement massacrés mais livrés à la faim, plus encore qu’au typhus qui faisait des ravages. Cette utilisation de la faim comme arme de guerre a profondément marqué les esprits de l’époque. Or, un siècle plus tard, la faim a fait son retour dans l’arsenal de la dictature Assad en guerre contre la population qui avait osé se soulever contre lui. Il y a d’abord eu les cas d’affamement systématique de centaines, voire de milliers de détenus politiques, cas rapportés et documentés par différentes organisations de défense des droits de l’homme. Puis il y a eu les sièges implacables infligés à des banlieues insurgées de Damas, à commencer par le camp palestinien de Yarmouk, où des dizaines de personnes sont mortes de faim durant l’hiver 2013-2014. L’arme de la faim a été déterminante dans l’effondrement de la résistance à Alep-Est, trois ans plus tard. Les résolutions de l’ONU sur « l’accès humanitaire » à des centaines de milliers de civils assiégés en Syrie sont largement restées lettre morte. Cette épouvantable régression profite naturellement aussi à Daech, qui assiège depuis des mois une partie de la population de Deir Ezzor, au sud de la vallée de l’Euphrate.

Pourquoi, selon vous, les deux Assad (père et fils) ont-ils piégé tous les présidents français de la Vème République auxquels ils ont été confrontés ?

Hafez al-Assad a régné sans partage sur la Syrie de 1970 à 2000 et son fils et héritier Bachar achève sa dix-septième année au pouvoir. Cette inscription dans une durée peu démocratique explique beaucoup de la force de tels autocrates face à des dirigeants français, mais aussi européens ou américains, soumis à des élections régulières. À cela s’ajoutent, dans le cas français, une politique centrée sur le Liban plutôt que sur la Syrie et l’incapacité à anticiper la violence extrême dont est porteuse le régime Assad. C’est lui qui prend l’initiative d’une « guerre des ombres » contre la France, avec l’assassinat de l’ambassadeur au Liban en 1981, les attentats de la rue Marbeuf et de la rue des Rosiers en 1982, puis l’attaque-suicide contre le poste Drakkar à Beyrouth (combiné avec un attentat contre les marines américains). François Mitterrand a beau riposter par le biais du contingent français déployé au Liban en 1982, dans le cadre d’une Force multinationale, il est contraint de reconnaître sa défaite et d’accepter le protectorat de fait de la Syrie au Liban. Jacques Chirac, en revanche, croit qu’une lune de miel avec Damas ne pourra que desserrer l’étau syrien au Liban et y favoriser l’action du Premier ministre Rafic Hariri, très lié à l’Elysée. Ce pari, déjà bien contestable du temps de Hafez al-Assad, perdure sous son fils Bachar, jusqu’à l’assassinat de Hariri en plein Beyrouth en 2005. Chirac, qui en accuse Bachar, bascule dans une hostilité vindicative à l’encontre du dictateur syrien. Nicolas Sarkozy prend le contrepied de son prédécesseur en invitant Bachar au défilé du 14 juillet 2008 mais il finit lui aussi par se retourner contre le maître de Damas. Au fond, seul François Hollande a eu le courage et la lucidité de maintenir une ligne de désaveu du despote syrien durant tout son mandat. Espérons que le prochain président respectera une telle ligne, à la fois digne des valeurs de la République et garante du seul avenir possible pour la Syrie, enfin débarrassée des deux monstres : Assad et Daech.

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