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Billet de blog 4 juin 2020

Washington / Pékin: une nouvelle guerre froide?

Depuis plusieurs jours, voire plusieurs semaines, le ton monte entre Pékin et Washington. À tel point que l’on parle désormais d’une nouvelle guerre froide qui opposerait la Chine aux États-Unis, une référence évidemment au clivage entre l’Est et l’Ouest, du temps de l’Union soviétique

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Depuis plusieurs jours, voire plusieurs semaines, le ton monte entre Pékin et Washington. À tel point que l’on parle désormais d’une nouvelle guerre froide qui opposerait la Chine aux États-Unis, une référence évidemment au clivage entre l’Est et l’Ouest, du temps de l’Union soviétique.

Jamais au cours de cette période, il n’y eut d’affrontement militaire direct entre les États-Unis et l’Union soviétique. Les deux puissances se sont certes opposées, mais toujours par alliés interposés : vietnamiens, cubains, israéliens, égyptiens, etc. Aucun soldat soviétique n’a jamais tiré sur un soldat américain et inversement. Raymond Aron qualifiait cette situation de « paix impossible, guerre improbable ». Paix impossible, car aucun des deux systèmes ne pouvait s’accommoder totalement de l’existence de l’autre. Le but du communisme étant d’exister à l’échelle mondiale, on craignait l’expansionnisme soviétique. En parallèle, le but du capitalisme était de prospérer dans le monde et de mettre fin à la menace communiste. Néanmoins, la guerre n’était pas non plus envisageable, et ce notamment du fait de la dissuasion nucléaire et du risque majeur d’une déflagration entrainant la destruction mutuelle des deux pays.

Peut-on réellement comparer les relations entre Pékin et Washington à celles qui opposaient les États-Unis et l’Union soviétique dans la seconde moitié du XXème siècle ?

La réponse est ambivalente. S’il faut reconnaître quelques similitudes, notamment s’agissant de l’impossibilité d’une guerre entre Pékin et Washington, les divergences sont nombreuses.

Du temps de la guerre froide soviéto-américaine, Moscou et Washington étaient à la tête d’alliances globales qui étendaient leurs ramifications dans le monde entier. Que ce soit en Amérique latine, en Afrique, en Asie, tous les conflits impliquaient un protagoniste lié soit à Moscou soit à Washington. On ne voit rien de semblable dans les conflits actuels qui n’opposent jamais, même indirectement, Pékin à Washington. Même si Pékin possède une base militaire à l’étranger (Djibouti), elle n’est ni à la tête d’une alliance globale ni d’un réseau de bases militaires réparties stratégiquement dans le monde. Par ailleurs, du temps de la guerre froide, il existait une parité stratégique acquise progressivement. L’Union soviétique avait de fait pour objectif de rattraper militairement les États-Unis, et y est parvenue. C’est d’ailleurs cette course aux armements qui a en grande partie ruiné son économie. Aujourd’hui, l’avantage militaire des États-Unis à l’égard de Pékin est incommensurable. Les dépenses militaires américaines s’élèvent à 738 milliards de dollars tandis que les dépenses militaires chinoises n’atteignent que 200 milliards de dollars. Il faut toutefois noter que cette parité stratégique qui existait entre Moscou et Washington se faisait au prix d’une très grande inégalité économique. En effet, l’Union soviétique avait tout misé sur les dépenses militaires et son PIB n’avait jamais dépassé 40 % du PIB américain. Aujourd’hui, le PIB chinois est toujours inférieur au PIB américain, mais il en représente déjà 60%. L’avantage économique des États-Unis est donc réel, mais il en train de diminuer. Contrairement à ce qui existe entre Pékin et Washington, il n’y avait presque aucune relation économique entre l’Union soviétique et les États-Unis. De surcroît, l’économie chinoise du XXIème siècle est complètement intégrée à l’économie mondiale, ce que n’était pas l’économie soviétique, concentrée sur le Comecon et ses alliés.

D’autre part, les systèmes chinois et américains contemporains sont-ils réellement incompatibles ? La Chine est, bien entendu, dirigée par le parti communiste, mais elle a une économie capitaliste ouverte sur le reste du monde, ce qui n’était pas le cas du système soviétique. Contrairement à l’URSS, la Chine n’a pas l’ambition d’instaurer le communisme à l’échelle mondiale. Lorsqu’elle signe des accords avec d’autres pays ce n’est pas dans l’optique d’aider un parti communiste local qui prendrait par la suite le pouvoir, mais seulement pour défendre ses intérêts économiques. En fait, la Chine est une puissance dirigée par un parti communiste dont les deux forces motrices sont le nationalisme et le capitalisme et aucunement la volonté d’imposer les thèses marxistes à l’échelle internationale. Les Chinois ambitionnent surtout de redevenir la première puissance qu’ils étaient au XIXe siècle, mais cette fois dans un monde globalisé. Ils ont d’ailleurs compris que c’était leur fermeture à l’étranger qui avait causé leur déclin au XIXème siècle. Ils insistent beaucoup sur la volonté de venger les humiliations du passé qu’ils attribuent, et en grande partie à raison, aux Occidentaux.

Pour leur part, les États-Unis souhaitent rester la première puissance mondiale. En tant que démocratie, ils ne se considèrent pas comme une menace pour les autres nations, ce qui pourtant est contesté par beaucoup de pays qui ont subi les interventions militaires américaines. Considérant leurs valeurs universelles, ils ne voient aucun mal à les exporter, mais refusent de voir la Chine répandre son propre modèle. C’est bien là que se trouve le nœud du problème. Le combat actuel n’est plus idéologique, mais une lutte pour la suprématie mondiale. D’ailleurs, déjà du temps de la guerre froide, Kissinger avait lui-même admis que l’opposition à l’URSS était bien sûr idéologique, mais également stratégique, dans la mesure où les USA ne pouvaient pas accepter qu’un seul pays contrôle l’ensemble du continent eurasiatique, ce qu’aurait pu éventuellement faire l’Union soviétique sans la politique d’endiguement.

Ainsi, on peut croire à une guerre froide entre Pékin et Washington dans la mesure où il y a bien un affrontement verbal violent qui ne dégénère pas en affrontement militaire direct. Cependant que ce soit en termes d’alliance ou de parité, les différences sont flagrantes. La similarité avec la guerre froide vient aussi du fait qu’au cours de cette période, on considérait les relations internationales comme un jeu à somme nulle. Cela signifie que si l’on commence une partie, les sommes à se répartir à la fin sont égales à celles qui existent en début de partie. En d’autres termes, s’il y avait un gain de l’Union soviétique cela causait nécessairement une perte pour les États-Unis et vice-versa. Pendant la détente, la rivalité existait, mais de façon contenue, organisée, limitée par des règles à ne pas franchir et surtout conçue comme un jeu à somme non nulle. Les deux parties pouvaient très bien perdre ou gagner en même temps.

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, Nixon et Kissinger, constatant d’une part le déclin relatif des États-Unis en grande partie dû à la guerre du Vietnam et à la montée en puissance de l’URSS, ont décidé d’entamer une période de détente, car ils savaient que la guerre froide ne jouait plus en leur faveur et qu’il fallait trouver des arrangements avec l’Union soviétique. Or aujourd’hui, face à la montée en puissance de la Chine, les États-Unis de Donald Trump font l’inverse. Ils préfèrent accentuer la rivalité au risque de se confronter à une Chine de plus en plus agressive. Les deux pays parviendront-ils eux aussi à la détente ?

La guerre froide version Pékin/Washington n’est pas une fatalité. La Chine comme les États-Unis pourraient, dans leur intérêt commun, s’accorder une détente. L’agressivité américaine à l’égard de la Chine ne brisera pas la croissance du pays qui ne dépend pas du bon vouloir américain et au contraire une rupture des relations sino-américaines serait coûteuse pour les deux pays. Si l’on tire les leçons de l’histoire de la guerre froide et de la détente, il faut souhaiter à Pékin et Washington de retrouver une vision qui permette à l’une de se renforcer sans pour autant affaiblir l’autre, ou mieux, que par la coopération, elles puissent être toutes deux gagnantes.

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