Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

669 Billets

0 Édition

Billet de blog 4 oct. 2018

« Quand le Sud réinvente le monde » - 3 questions à Bertrand Badie

Bertrand Badie est Professeur des universités à Sciences Po-Paris. Expert en relations internationales, il répond à mes questions à l’occasion de la parution de l’ouvrage : « Quand le Sud réinvente le monde : essai sur la puissance de la faiblesse », aux éditions La Découverte.

Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pourquoi, selon vous, les mouvements de décolonisation – panafricanisme, panarabisme, etc.- visaient-ils plus à rassembler qu’à bâtir un État ?

On a trop simplifié l’analyse en considérant les mouvements de libération et leur leader comme porteurs de projets de construction d’États nouveaux. D’abord, dans la première moitié du XXe siècle, toutes les grandes conférences réunissant ces mouvements, ainsi que leurs manifestes, entendaient essentiellement dénoncer l’esclavagisme, l’impérialisme et le colonialisme. Leurs leaders s’affirmaient avant tout comme des libérateurs et retiraient leur charisme de cette identité plus ou moins accomplie. En outre, beaucoup d’entre eux, à l’instar de Kwame Nkrumah, tenaient la construction d’États-nations de format occidental comme un piège qui risquait de conduire à l’échec et à un nouvel asservissement. C’est pourquoi les doctrines du panafricanisme et du panarabisme furent si populaires et demeurent comme autant d’utopies mobilisatrices qui n’ont pas pu se réaliser, sources de frustrations et de déceptions. D’où probablement aussi le nombre impressionnant d’États faillis et d’États hyperautoritaires qui se sont développés à la suite de cette décolonisation manquée. Celle-ci n’a jamais eu ses "bâtisseurs d’États".

Pensez-vous que la loi du plus fort conduit obligatoirement à la déroute ?

La puissance a perdu l’essentiel de son efficacité du fait de plusieurs facteurs. La décolonisation est historiquement le premier d’entre eux. Celle-ci a opposé à la puissance coloniale des fractions de la société soumise : or, le canon est efficace contre un autre canon, mais impuissant face à des mobilisations sociales. Aussi le plus faible a-t-il gagné à Diên Biên Phu ou en Algérie. Ensuite, les progrès de la mondialisation ont privé la puissance de son nerf d’origine. Dans un jeu mondialisé, l’interdépendance l’emporte sur la souveraineté et le fort devient souvent dépendant du faible, de ses échecs, de sa fragilité et de sa capacité de nuisance. Enfin, les nouveaux conflits internationaux sont d’une facture inédite qui ne les rend plus sensibles au jeu de puissance. Toute intervention de puissance se solde aujourd’hui par un constat d’échec.

La révolution de la communication n’a-t-elle lieu que dans les pays du Nord ?

Justement non. L’un des effets majeurs de la mondialisation se trouve dans la communication généralisée. On compte aujourd’hui plus de 300 millions de smartphones connectés en Afrique. La télévision s’y développe de manière remarquable. Même les populations les plus pauvres et les plus précaires disposent de certains moyens pour voir et connaître le monde dans sa globalité. Autrefois, le pauvre ne savait pas qu’il y avait des riches et le faible n’avait qu’une idée sommaire de la puissance : maintenant, tout le monde voit tout le monde, et notamment l’injustice. Aussi les imaginaires sociaux s’élargissent-ils, prenant en compte l’humanité tout entière. La mobilisation contre l’autre, riche, puissant et lointain se substitue à l’imaginaire local et à la résignation d’autrefois : voilà qui favorise fortement une réinvention du monde à partir du Sud, thème central de l’ouvrage.

Cet entretien est également disponible sur mon blog.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Redon : un mutilé, les fautes du ministère de l’intérieur et la justice qui enterre
Le 19 juin 2021, en Bretagne, lors d’une opération menée pour interdire une rave party, Alban, 22 ans, a eu la main arrachée par une grenade tirée par les gendarmes. Le 11 mars 2022, le parquet de Rennes a classé sans suite. Pourtant, l’enquête démontre non seulement la disproportion de la force mais les responsabilités de la préfecture et du ministère de l’intérieur. Mediapart a pu consulter des SMS et des appels aux pompiers, accablants, enterrés par le procureur de la République.
par Pascale Pascariello
Journal
La majorité se montre embarrassée
Après les révélations de Mediapart concernant le ministre Damien Abad, visé par deux accusations de viol qui ont fait l’objet d’un signalement à LREM le 16 mai, la majorité présidentielle peine à justifier sa nomination au gouvernement malgré cette alerte. La première ministre a assuré qu’elle n’était « pas au courant ».
par Marine Turchi
Journal
La haute-commissaire de l’ONU pour les droits humains en Chine pour une visite à hauts risques
Michelle Bachelet entame lundi 23 mai une mission officielle de six jours en Chine. Elle se rendra au Xinjiang, où Pékin est accusé de mener une politique de répression impitoyable envers les populations musulmanes. Les organisations de défense des droits humains s’inquiètent d’un déplacement trop encadré et de l’éventuelle instrumentalisation. 
par François Bougon
Journal — Europe
À Kharkiv, des habitants se sont réfugiés dans le métro et vivent sous terre
Dans le métro ou sous les bombardements, depuis trois mois, la deuxième ville d’Ukraine vit au rythme de la guerre et pense déjà à la reconstruction.
par Clara Marchaud

La sélection du Club

Billet de blog
L'extrême droite déchaînée contre Pap Ndiaye
Le violence des propos Pap Ndiaye, homme noir, annonce une campagne de criminalisation dangereuse, alors que les groupes et militants armés d'extrême droite multiplient les menaces et les crimes.
par albert herszkowicz
Billet de blog
Attaques racistes : l'impossible défense de Pap Ndiaye
L'extrême droite et la droite extrême ont eu le réflexe pavlovien attendu après la nomination de M. Pap Ndiaye au gouvernement. La réponse de la Première ministre est loin d'être satisfaisante. Voici pourquoi.
par Jean-Claude Bourdin
Billet de blog
La condition raciale made in USA
William Edward Burghardt Du Bois, alias WEB Du Bois, demeure soixante ans après sa mort l’une des figures afro-américaines majeures du combat pour l’émancipation. Magali Bessone et Matthieu Renault nous le font mieux connaître avec leur livre « WEB du Bois. Double conscience et condition raciale » aux Editions Amsterdam.
par Christophe PATILLON
Billet de blog
Racisme systémique
Parler de « racisme systémique » c’est reconnaître que le racisme n’est pas uniquement le fait d’actes individuels, pris isolément. Non seulement le racisme n’est pas un fait exceptionnel mais quotidien, ordinaire : systématique, donc. Une définition proposée par Nadia Yala Kisukidi.
par Abécédaire des savoirs critiques