« Hollande l’Africain » – 3 questions à Christophe Boisbouvier

Christophe Boisbouvier est journaliste à Radio France Internationale (RFI), où il est responsable de l’émission « L’invité Afrique ». Collaborateur à l’hebdomadaire Jeune Afrique, il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage : « Hollande l’Africain », aux Éditions La Découverte.

 

Pourquoi, malgré les promesses et les gestes initiaux de François Hollande, la Françafrique n’a-t-elle pas pris fin ?  

Je crois qu’il y a deux Françafriques : la mafieuse (les mallettes d’argent, les pressions sur les juges, etc.), et l’institutionnelle (les bases militaires françaises, le franc CFA, etc.). Quand le candidat Hollande écrit en février 2012, dans Changer de destin, que, s’il est élu, « la France répudiera sans regret les miasmes de ce qu’on appelle la Françafrique, qui n’est que l’autre nom de l’humiliation des Africains, de la prévarication et de la corruption politique », il fait assez clairement allusion à l’interview-choc de Robert Bourgi, le conseiller du président Sarkozy, qui a révélé quelques mois plus tôt par quel circuit passaient les mallettes de dollars entre l’Afrique et la France (Le Journal du Dimanche, le 11 septembre 2011). Hollande cherche donc à stigmatiser la Françafrique mafieuse, et seulement celle-là. De la part du candidat socialiste, c’est assez habile, car c’est la tactique de l’arbre (la Françafrique mafieuse) qui cache la forêt (la Françafrique institutionnelle). Et aujourd’hui, en jouant sur l’ambiguïté du terme, il peut affirmer qu’il a rompu avec une certaine Françafrique. C’est tout le sens de cette confidence que Jean-Yves Le Drian, son ministre de la Défense, m’a faite un jour, dans un avion de retour du Mali : « Avec la Françafrique, je flirte, mais je ne couche pas. »

Cela dit, cette tactique a ses limites. Fin avril 2012, poussé dans ses retranchements, le candidat Hollande finit par lâcher, lors d’une conférence de presse : « Je n’accepterai pas des élections qui auraient été frauduleuses, où que ce soit. » Quatre ans plus tard, le constat est accablant. Congo Brazzaville, Djibouti, Guinée équatoriale, Tchad… Dans ces quatre pays viennent d’avoir lieu des mascarades électorales. Et la France de Hollande ne dit rien. Mieux, dans deux de ces pays, Djibouti et le Tchad, l’armée française est fortement implantée. Pourquoi cette volte-face de François Hollande ? Parce que je crois que le président français est un disciple de François Mitterrand, qui écrivait dès 1957, dans Présence française et abandon : « Sans l’Afrique, il n’y aura pas d’histoire de France au XXI° siècle. » Pour Hollande, la « grandeur de la France » passe par les champs de bataille. Au début de son quinquennat, le président socialiste n’est pas sur cette ligne. Mais en janvier 2013, face au péril djihadiste au Sahel, il voit tout le capital politique qu’il peut retirer d’une intervention française. D’où l’opération Serval au Nord-Mali. Et comme il a besoin du renfort de l’armée tchadienne, il ferme ensuite les yeux sur les exactions du régime de N’Djamena. « Comment faire une autre politique africaine quand l’obsession reste la ‘’grandeur de la France’’? », demande Aline Leboeuf dans le dernier numéro de Politique étrangère. Je crois que c’est la question à laquelle François Hollande refuse de répondre.

Selon vous, la priorité aux questions sécuritaires a remis en selle des partenaires peu recommandables. Que pouvait-on faire ?

Ce qui me frappe dans la politique africaine de François Hollande, ce sont ses embardées. Sur la scène politique intérieure, le président français fait l’éloge du « compromis dynamique et juste » et des « réformes graduelles » (discours à la fondation Jean Jaurès, 4 mai 2016). En revanche, sur la scène internationale, où il sait qu’il est moins surveillé par l’opinion, il croit trouver un terrain de liberté où il peut s’ébrouer et se permettre toutes les volte-face, non seulement avec le Tchadien Idriss Déby, mais avec le Gabonais Ali Bongo ou le Congolais Joseph Kabila. Je crois franchement que le président Hollande aurait pu mener une politique africaine plus cohérente. Bien sûr, en janvier 2013, à partir du moment où il demandait le renfort de l’armée tchadienne face aux terroristes du Sahel, il ne pouvait plus ostraciser son partenaire de N’Djamena. Mais de là à tout lui pardonner… C’est moralement choquant et politiquement dangereux. Comme dit le politologue Roland Marchal, « comment réduire le terrorisme qu’on dit prospérer sur la mauvaise gouvernance alors même que l’action militaire française sanctuarise des régimes peu enclins à se réformer ? » Le président français est-il sous l’influence du lobby militaire ? A partir de janvier 2013, sur la scène africaine, il se laisse enfermer dans une vision sécuritaire à court terme. Mais où est la démarche politique à long terme ? Honnêtement, je ne la vois pas.

L’intervention au Mali n’est-elle pas une réussite, ou du moins n’a-t-elle pas empêché le pire ?

Oui, je crois que Serval a empêché le pire. Sans cette opération, personne ne sait où se seraient arrêtées les colonnes djihadistes venues du Nord-Mali, ni ce que seraient devenus les deux millions d’habitants de Bamako, parmi lesquels on compte six mille Français. Oui, à court terme, Serval a été une réussite, qu’il faut mettre à l’actif de deux armées, la française et la tchadienne, et de l’esprit de décision de François Hollande. Mais à long terme ? Dans un rapport parlementaire remis en mai 2015, les députés français Jean-Claude Guibal (Les Républicains) et Philippe Baumel (PS) évoquent le « risque d’enlisement » de la France au Mali et concluent : « La réponse militaire, indispensable, ne doit être que celle de l’urgence. Sur le long terme, il est essentiel de revenir à la racine des problèmes, à l’origine politique de la crise. » En novembre dernier, juste après les attentats meurtriers de Paris et de Bamako, l’imam wahhabite Mahmoud Dicko, président du Haut conseil islamique (HCI) du Mali, a prétendu voir dans ces évènements une « punition divine ». Daniel Tessougué, le procureur général près la Cour d’appel de Bamako, a menacé alors le dignitaire religieux de poursuites judiciaires pour « apologie du terrorisme ». L’imam a protesté. Trois semaines plus tard, le haut-magistrat a été limogé sur ordre du président Ibrahim Boubacar Keita. Si les acteurs politiques sahéliens ne s’attaquent pas à la radicalisation rampante de leurs sociétés, la France risque de connaitre de sérieuses déconvenues dans cette région d’Afrique.

 

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