« Racisme, antisémitisme, antiracisme » - 4 questions à Michel Wieviorka

L’ouvrage « Racisme, antisémitisme et antiracisme » de Michel Wieviorka est un rapport rédigé (sans qu’elle l‘ait demandé !) à l’attention de Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur qui a récemment dénoncé l’islamo-gauchisme « gangrenant la société et dont l‘université n’est pas imperméable », suscitant des appels à sa démission. M. Wieviorka répond à mes questions.

Vous avez été témoin et victime d’un climat infect qui peut exister au sein d’un établissement de recherche et d’enseignement supérieur mais vous n’y voyez pas forcément la preuve de l’islamo-gauchisme.

Il faut d’abord donner un sens aux mots qui sont utilisés. Islamo vise tout l’islam, tous les musulmans, ce n’est pas Islamismo, qui ne concernerait que l’islamisme et les islamistes.  Et gauchisme désigne d‘ordinaire une dérive de la gauche, une « maladie infantile » disait Lénine, ce n’est pas toute la gauche –en fait, est visée ici cette partie massive de la gauche qui n’adopte pas une ligne droitière, sécuritaire.

Oui, un climat infect, fait de fanatisme, de sectarisme, et d’intimidation sinon de terreur peut affecter une université ou une grande école, mettre en cause la liberté académique ! L’«islamo-gauchisme » en est au plus une composante mineure. Ce que j’ai observé et vécu est d’une autre nature, l’intolérance n’est surement pas le monopole des gauchistes et des islamistes ! On en trouve quelques illustrations dans mon livre.

Vous dénoncez un néo-maccarthysme consistant à dénoncer l’intolérance chez les autres mais à la pratiquer 

Au début des années 1950, le sénateur américain McCarthy a donné son nom à une chasse aux sorcières conjuguant répression, contrôles, surveillance et investigations –à l’époque, l’hystérie était politique, anticommuniste. Aujourd’hui, en France un néo-maccarthysme apparait, porté par des acteurs politiques visant tout particulierement les libertés académiques, mais pas seulement : le terrorisme, et la crise sanitaire conduisent le pouvoir à prendre des mesures qui peuvent se révéler liberticides dans d’autres domaines, et pas seulement dans ceux de l’éducation ou de l’enseignement supérieur.

Pour bien appréhender le danger, il faut voir qu’il est nourri aussi par d’étranges intellectuels organiques, je dis étranges car il est difficile de dire pour quelle force politique ils roulent, si tant est qu’ils le savent bien eux-mêmes. Pour un fragment droitier de la macronie, première hypothèse ? Pour des lambeaux de la gauche sécuritaire raidis dans leur idéologie républicaniste, deuxième hypothèse ? Directement pour l’extrême-droite, dont tous finalement font le jeu ?

Ces clercs chassent en meute, avec quelques relais au sein des universités, mais surtout du dehors, ce sont même pour l’essentiel des personnes qui ne connaissent que bien peu et bien mal l’univers de la recherche et de l’enseignement supérieur en sciences humaines et sociales. Ils publient des pétitions, comme si en signant à cinquante ou à cent un texte, ils allaient lui faire acquérir valeur d’évangile. Ils voudraient que les universitaires soient surveillés, mis au pas au nom de la République. Ils font des fiches sur certains chercheurs et enseignants, dressent des listes d’intellectuels à dézinguer, cartographient le paysage académique, en s’intéressant non pas aux extrémistes, du genre « Indigènes de la République », mais à ceux qui comme moi veulent du débat argumenté, de l’échange, et non de l’invective haineuse.

Dans mon livre, je m’intéresse à la vie scientifique et intellectuelle au sein de l’Université, bien plus qu’aux polémiques qui jaillissent ainsi du dehors. Je le fais de manière critique, mais pas hypercritique : je discute avec divers courants, internationaux et pas seulement français, qui étudient le racisme ou l’antisémitisme. Et qui souvent ne communiquent pas beaucoup entre eux. Je ne vante pas particulièrement les études postcoloniales, ou dé-coloniales, dont je montre d’ailleurs qu’elles ne doivent pas être confondues, mais je ne crache pas sur elles, j’essaie de voir leur apport, mais aussi leurs limites et leurs faiblesses, et de débattre de leurs concepts.

Que pensez-vous des débats sur l’intersectionnalité ?

Justement, j’apprécierais qu’il y ait débats ! Il y a plutôt, vu de loin, et de dehors, deux camps qui s’affronteraient dans une lutte sans merci : les tenants de la notion, qui en font un drapeau, et ses adversaires, qui en font le symbole de ce qu’il faudrait exécrer, dans la méconnaissance des travaux sérieux de recherche. Ma démarche est tout autre : je lis, je discute, je me fais expliquer. Résultat : je trouve que cette notion est un outil d’analyse intéressant, et respectable, et un outil politique consternant. Elle permet d’analyser ce qui fait système quand une même personne, ou un même groupe subissent ou risquent de subir plusieurs discriminations, par exemple de genre, de classe, de religion, du fait d’un handicap, etc. Ce qui est vécu est alors plus que la simple addition des difficultés. Mais de là à dire qu’il y a là le sel de la terre, la figure paradigmatique des nouvelles mobilisations, un peu comme l’était pour Marx le prolétaire dont l’émancipation devait permettre celle de l’humanité toute entière, il y a un pas que certains franchissent trop allègrement.

Dans la poursuite de vos travaux précédents, pensez-vous qu’il y a une guerre menée contre les sciences sociales ?

Il y a d’abord de l’indifférence, du côté du pouvoir, et cela ne date pas d’hier. Dans les années 1960 et 1970, les sciences sociales étaient encensées, aujourd’hui, elles sont plutôt ignorées.  Les élites politico-technocratiques et les médias sont arrogantes de ce point de vue : l’apport des sciences sociales ne leur semble pas nécessaire.

Si guerre il y a cela provient de milieux réactionnaires ou conservateurs, qui font le lit de l’extrême-droite, et qui considèrent qu’expliquer, c’est justifier –donc : n’expliquez pas le terrorisme, réprimez-le, n’expliquez pas le racisme, ou l‘antisémitisme, sanctionnez-le, ne nous parlez pas des musulmans de France, mettez-les à leur place, etc. Il y a alors détestation de la recherche, de l’argumentation, de l’échange raisonné et informé, d’une vie intellectuelle où l’on se respecte mutuellement, sans craindre pour autant de se critiquer. 

Car les sciences sociales sont nécessairement critiques, il y a des milieux qui n’apprécient pas.

Il me semble aussi que les sciences sociales dépendent d’un système institutionnel inadapté, où le patron du CNRS peut annoncer une politique « darwinienne », où d’autres responsables d’institutions semblent ne plus avoir d’autres préoccupations que gestionnaires, et où le contenu, et les conditions pour l’améliorer ne sont pas la préoccupation première.

Le terme de guerre est excessif, mais si l’on veut évoquer des tensions fortes, il faut ajouter, qu’entre eux, les universitaires sont souvent aussi en guerre. Pratiquer les sciences sociales devient alors comme a dit Bourdieu, un sport de combat, en tous cas, ce n’est pas un long fleuve tranquille.

wieviorka

Cet article est disponible sur mon blog.

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