«Un printemps à Téhéran» - 3 questions à Armin Arefi

Armin Arefi, journaliste franco-iranien, est spécialiste du Moyen-Orient pour Le Point. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage « Un printemps à Téhéran – La vraie vie en République islamique » aux éditions Plon.

Vous décrivez une partie de la jeunesse iranienne dont les aspirations personnelles et de vie privée sont aux antipodes des règles du régime. Qu’en est-il ?

Ce qui m’a frappé dès que j’ai remis les pieds en Iran, neuf ans après en avoir été écarté, c’est la modernité de la jeunesse iranienne (70 % de la population a moins de 40 ans). Tous possèdent aujourd’hui des smartphones qui leur permettent, grâce à la 4G omniprésente dans le pays, d’être connectés au monde entier. Le régime a beau censurer Facebook ou Twitter, les Iraniens, qui sont les rois du système D, contournent l’interdit en utilisant des applications VPN. Comme nous, ils se ruent sur les réseaux sociaux, mais à la différence de la France, ces sites leur permettent d’accéder à toutes sortes d’activités qui leur étaient auparavant interdites : l’information libre, le militantisme, les rencontres, la mode…

Si la sphère privée en Iran révèle souvent des mœurs aux antipodes de celles prônées par les mollahs (j’ai par exemple participé à des soirées très arrosées dans plusieurs villes), il suffit aujourd’hui de faire un tour dans les rues du pays pour se rendre compte de cette dichotomie entre la société iranienne et son régime. J’ai par exemple aperçu un jour une jeune femme jouer à la basse un titre de Radiohead, ce qui était auparavant tabou ! Symbole de la République islamique, le voile obligatoire que doivent porter les femmes en Iran est devenu un foulard laissant chaque jour dépasser de nouvelles mèches rebelles de cheveux. J’ai même vu à plusieurs reprises des jeunes femmes le laisser entièrement tomber leur sur leurs épaules, que ce soit dans des lieux publics ou au volant de leur voiture. Certaines osent même se prendre en selfie sans voile avant de poster la photo sur les réseaux sociaux, pour ainsi marquer leur refus de porter le foulard islamique !

Si les lois iraniennes sont particulièrement discriminatoires vis-à-vis des femmes (en matière d’héritage, d’indemnisation en cas d’homicide ou de témoignage devant un tribunal), la réalité est tout autre. L’âge minimum du mariage pour une Iranienne a beau être toujours fixé à 13 ans, l’âge moyen est en fait de 23,4 ans. Le taux de fécondité, qui était de 7 enfants par femme en 1979, a baissé aujourd’hui à 1,8. En dépit du discours des autorités demandant aux femmes d’être de parfaites mères au foyer, les Iraniennes sont aujourd’hui majoritaires à l’université. 60 % des diplômés de l’enseignement supérieur sont des femmes, même si seuls 17 % d’entre elles font partie de la population active.

Y-aurait-il deux sociétés iraniennes, opposées sur bien des points mais vivant dans le même pays ?

On a souvent décrit l’Iran moderne et pro-occidental comme étant l’apanage du nord de Téhéran, mais cela n’est plus vrai aujourd’hui. 71 % des Iraniens aujourd’hui sont citadins. À Tabriz, Téhéran, Ispahan, Shiraz, Kerman ou Yazd, les électeurs ont massivement voté en 2017 pour la réélection du président « modéré » Hassan Rohani, chantre des réformes et de l’ouverture au monde, pour éviter une victoire de l’ultraconservateur Ebrahim Raïssi qui appelait au contraire au repli sur soi et au retour aux fondements de la République islamique (il n’a été plébiscité que dans les villes saintes de Machhad et de Qom). Après avoir parcouru les quatre coins du pays au cours de ces trois dernières années, je peux aisément dire que la société iranienne – notamment sa jeunesse - est l’une des plus ouvertes, éduquées et même pro-occidentale du Moyen-Orient et que, dans sa grande majorité, elle est opposée à ceux qui la dirigent.

Maintenant, dans un pays de 80 millions d’habitants, il subsiste une partie minoritaire de la population, environ 15 millions d’habitants (soit 19 %), dévouée corps et âme à la République islamique, soit par idéologie, soit par intérêt. On retrouve ce vivier de voix mobilisées par le régime lors de chaque élection présidentielle en faveur du camp conservateur. Je les ai notamment rencontrés dans les innombrables allées du « Paradis de Zahra », le plus grand cimetière du pays, où sont enterrés à Téhéran des dizaines de Gardiens de la révolution (l’armée idéologique du régime) décédés en Irak face à Daech et en Syrie, contre les rebelles anti-Assad. En discutant avec leur famille, j’ai pu me rendre compte de la foi profonde qui les animait pour défendre la République islamique contre « l’axe américano-sioniste » et ses alliés « wahhabites », ainsi que par amour pour leurs Imams chiites (leurs intermédiaires avec Dieu) et leur premier représentant sur terre, le Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, véritable chef de l’État iranien. Devant les sépultures, se recueillaient de nombreux bassidjis, des miliciens mobilisés par le pouvoir. À les entendre, près d’1,8 millions d’entre eux attendaient à l’époque leur tour pour partir « volontairement » faire la guerre en Syrie.

Mais il ne faut pas se tromper. Si la majorité des Iraniens demeurent croyants, cela ne signifie pas qu’ils sont favorables à la République islamique et au pouvoir du Guide suprême (le principe du Velayateh Faqih, instauré par l’ayatollah Khomeiny en 1979). Un séjour dans la ville sainte de Machhad, où repose le huitième Imam chiite Reza, m’en a apporté l’illustration. Autour du tombeau, de nombreux fidèles, y compris des jeunes, se recueillaient avec passion auprès de leur saint pour qu’il leur apporte chance et courage. Mais cela ne les empêchait pas, quand je les interrogeais, de fustiger le rôle des ayatollahs, qu’ils accusaient d’avoir dévoyé leur religion. Ainsi, je pense que l’Iran sera paradoxalement l’un des premiers pays musulman à être vacciné contre l’islam politique.

La politique de Trump, visant ouvertement à renverser l’actuel régime iranien, est-elle populaire auprès de la société civile iranienne ?

C’est sûrement ce qui m’a le plus surpris au cours de ces derniers mois en Iran. Alors qu’en Europe, tout le monde se désole – à juste titre - du retrait américain de l’accord sur le nucléaire, qui plonge la région – et même le monde – dans une dangereuse impasse, en Iran, une grande partie de la population juge avant tout le régime responsable de la crise actuelle, notamment la chute de la monnaie iranienne, qui a perdu en un an près de 70 % de sa valeur face au dollar. Ceci est d’autant plus étonnant que la République islamique a respecté tous ses engagements, au contraire des Etats-Unis, qui se sont unilatéralement retirés d’un texte qui avait été pourtant endossé par le Conseil de sécurité de l’ONU, avant de soumettre l’Iran à deux salves de sanctions draconiennes qui touchent de plein fouet la population. Or, ce que l’on me répond en Iran est que « Trump, au moins, pense aux intérêts de sa population, au contraire des mollahs ». Dans les manifestations et autres grèves qui secouent régulièrement le pays, les contestataires fustigent les dépenses du régime en faveur de Bachar el-Assad, du Hezbollah libanais et du Hamas palestinien, en scandant : « Ni Gaza, ni Liban, je me sacrifierai pour l’Iran ». L’Iran a beau être à l’apogée de sa puissance militaire au Moyen-Orient, en ayant réussi à forger un axe terrestre de Téhéran à Beyrouth à la faveur de sa « victoire » en Syrie, le régime est critiqué à l’intérieur du pays pour tous ces investissements qui ne répondraient pas, d’après la population, aux intérêts nationaux du pays. Pourtant, avec 16 milliards de dollars en 2018, le budget militaire iranien est plus de quatre fois inférieur à celui de l’Arabie saoudite (76 milliards de dollars). L’Iran est donc un colosse aux pieds d’argile, et la stratégie de Donald Trump visant à exercer une pression économique maximale sur le pays fonctionne, en nourrissant ce mécontentement populaire.

Maintenant, je n’ai pas observé chez les Iraniens une volonté de renverser le régime. Car, d’une part, ils gardent en mémoire l’expérience amère de la révolution de 1979, lorsque diverses forces (islamistes, communistes, libérales) se sont unies contre le Shah, avant que les islamistes ne prennent le dessus et instaurent, contre toute attente, une République islamique. D’autre part, les Iraniens sont désormais allergiques à tout conflit après le traumatisme des huit années de la guerre Iran-Irak, lorsque Saddam Hussein, soutenu par l’Occident, l’URSS et les pays arabes, a envahi et bombardé l’Iran, avec un bilan de 800 000 morts des deux côtés. En outre, ceux qui n’auraient pas vécu ce conflit se souviennent de la répression féroce du régime qui s’est abattue en 2009 sur les manifestants, pourtant pacifiques, qui contestaient la réélection à la présidence de l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad. Enfin, force est de constater qu’il n’existe pas aujourd’hui d’alternative crédible aux mollahs, ni à l’intérieur du pays car ces derniers n’en ont laissé aucune émerger, ni à l’extérieur où la seule force constituée (les moudjahidines du peuple) est souvent décrite comme une secte islamo-marxiste ne bénéficiant d’aucun soutien populaire en Iran.

Le 14 juillet 2015, au soir de la signature de l’accord sur le nucléaire, des milliers d’Iraniens s’étaient précipités dans les rues du pays pour faire la fête, non pas parce que la République islamique avait conservé une partie de ses capacités nucléaires, mais parce que l’Iran faisant son grand retour dans le concert des nations et n’était plus considéré comme un État paria. À l’époque, une grande partie de la population fondait l’espoir que la fin des sanctions entraîne un retour des entreprises occidentales au pays, une multiplication des échanges entre l’Iran et le monde, et surtout un assouplissement du régime et de ses lois implacables. Quatre ans plus tard, l’accord sur le nucléaire est en état de mort clinique, les sanctions sont de retour, les réformes promises n’ont pas eu lieu et les Iraniens, rongés par le désespoir, ne pensent plus qu’à quitter leur pays.

 

Cet entretien est également disponible sur le site de l'IRIS et sur mon blog.

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