Corée : au-delà de l’enjeu régional, un enjeu global - (3/3)

Les tirs de missiles de courte portée effectués par la Corée du Nord samedi 4 mai montrent que les espoirs sur une prochaine dénucléarisation de la Corée du Nord sont loin d’être réalisés. Ils montrent également les limites de la stratégie de Trump. La Corée du Sud fait son maximum pour en limiter les conséquences négatives.

Quelle solution : Moon Jae-in ou D. Trump ?

Peut-on faire confiance à la Corée du Nord ? Demande-t-on à Séoul. Au lieu de moderniser le pays, les trois générations de Kim ont mis l’accent sur la constitution d’un arsenal militaire puis nucléaire et balistique. L’objectif n’est pas la reconquête militaire du Sud, mais la sanctuarisation du régime au Nord. Les Nord-Coréens, depuis la fin de la guerre froide, ont promis 7 fois de dénucléariser, mais n’ont jamais tenu parole. Contrairement à une idée reçue, la Chine n’a pas tant de leviers sur la Corée du Nord. Celle-ci est largement insensible aux pressions éventuelles de Pékin qui craint le chaos en cas de chute du régime de Pyongyang. La Chine pourrait la provoquer en cessant toute livraison d’énergie. Elle n’a pas envie de gérer cela, et l’inconfortable situation actuelle parait préférable à Xi Jinping qu’un scénario catastrophe. De toute façon, le changement de régime, surtout sous influence américaine, de surcroît à ses frontières, n’est pas sa tasse de thé.  

L’année 2017 a constitué une année terrible pour la Corée du Sud : les essais nord-coréens se sont multipliés et le pays a été obligé d’accepter, contre la volonté initiale de Moon Jae-in, un système de défense anti-missiles américain. Cela a provoqué la fureur de la Chine et la chute des échanges économiques entre les deux pays ainsi que la diminution des flux de touristes chinois, sans que Pékin ne fournisse aucune explication à Séoul, estimant que le message était suffisamment clair ainsi.   

Selon les États-Unis, le seul moyen de parvenir à la dénucléarisation de la Corée-du-Nord est d’exercer une pression maximale pour que Kim Jong-un soit obligé de céder, afin de ne pas provoquer la chute de son régime. Le plus important pour préserver son régime réside dans une amélioration de la situation économique du pays. Si l’arme nucléaire conduit à la faillite, il préférera y renoncer. Le calcul de Trump est simple : Kim a besoin de l’arme nucléaire pour la survie de son régime, mais s’il est étouffé économiquement son régime s’écroulera. Il faut donc maintenir toutes les sanctions tant qu’il n’a pas accepté la dénucléarisation condition sine qua non à la survie de son régime. D.Trump espère que les graves pénuries alimentaires dont souffre la Corée du Nord obligeront Kim Jong-un à céder. Rien n’est moins sûr...

En ce sens, les Américains sont en désaccord avec les Chinois, les Russes et les sud-Coréens, plus soucieux d’éviter la chute du régime, scénario dont les conséquences seraient incalculables.

Pour Séoul, seul le processus de dialogue est la solution. Certes, Kim Jong-un a moins de légitimité que son grand-père, fondateur du régime. Mais la volonté d’indépendance est forte en Corée du Nord. Et l’exemple de Kadhafi et de Saddam Hussein – surtout après que Bolton a vanté les mérites du « modèle » libyen de dénucléarisation – est là pour montrer le danger de ne pas disposer de la protection suprême face aux États-Unis.

Il existe une monoculture de la pensée stratégique américaine dans les milieux académiques et politiques de Séoul. La Corée du Sud a une relation de dépendance sécuritaire vis-à-vis des États-Unis, qui s’explique par des raisons historiques. Le poids des think tanks et des cercles stratégiques américains dans les milieux sud-coréens qui réfléchissent sur les questions internationales est hypertrophié et encore supérieur à ce qui existe en Europe, ce qui n’est pas peu dire. Le ministère de la Défense, bien plus important que le ministère des Affaires étrangères, est organiquement lié au Pentagone, là encore pour des raisons historiques compréhensibles, tout comme le ministère des Affaires étrangères l’est au département d’État. Ils sont en quelque sorte coincés entre la Chine, leur plus grand partenaire économique et avec laquelle ils partagent le fait d’entretenir une relation difficile avec le Japon, et les États-Unis, avec lesquels ils sont liés par une dépendance stratégique. Ils veulent éviter de se positionner en cas d’affrontement. 

Les États-Unis ont abandonné déjà par deux fois la Corée : au début du XXe, le Japon reconnaît le contrôle des Philippines par les États-Unis et les États-Unis le contrôle de la Corée par le Japon. En 1950, la déclaration Dean Acheson exclut la Corée du périmètre de sécurité des États-Unis en Asie, ce qui sera perçu par Kim Il-sung comme un feu vert pour la réunification par la voie armée. La gauche estime de surcroît que la Corée du Sud est une victime de l’histoire, victime de la colonisation japonaise, puis de sa propre division à la libération du fait de la rivalité americano-soviétique.

L’adossement à la Chine est une des causes de la croissance. 32% des exportations de la Corée du Sud vont vers la Chine. Le duty free de Séoul est 7 fois plus important que celui de Dubaï et 15 millions de touristes chinois se rendent en Corée du Sud chaque année. Le marché du luxe coréen est également très dépendant des acheteurs chinois. À l’inverse, l’industrie chinoise dépend des microprocesseurs coréens.  

La relation du faible au fort entre la Corée et la Chine est multiséculaire : le Royaume de Corée payait un tribut à la Chine déjà avant l’occupation japonaise. La Chine est donc toujours évoquée avec beaucoup de prudence, mais sans naïveté.  

Les sud-Coréens ne souhaitent pas être entraînés contre leur gré par les Américains dans une coalition antichinoise. Le projet « d’OTAN asiatique » qui réunirait Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande, ne les séduit guère, tant le caractère anti-chinois y est fortement imprégné.

Ce sont les États-Unis qui entretiennent le lien entre Tokyo et Séoul à bout de bras. Mais le moins que l’on puisse dire est qu’il y a peu d’affection entre les deux sociétés. Elles ont beau être toutes deux démocratiques, dotées d’une (performante) économique de marché, liées stratégiquement, par héritage de la guerre froide et de la menace communiste à l’encontre du protecteur américain, elles ne s’aiment pas, et la co-organisation de la coupe du Monde 2002 n’a pas suffi à refermer les blessures de l’histoire[1].

La gauche reproche à la droite de n’avoir pas fait le travail de mémoire sur l’occupation japonaise. Les livres d’histoire du Japon sont muets sur les atrocités en Corée. Le Japon voit la Corée comme une alliée de la Chine pas comme l’un des siens. Cela provoque un décalage de vision entre les deux États. En Corée le souvenir de la colonisation reste vif.

L’OTAN, de son côté, insiste pour développer des relations avec la Corée du Sud, dans une perspective moins explicitement, mais tout aussi réellement, antichinoise.

Il y a une logique américaine des deux côtés. Grossir en Europe la menace russe, en Asie la menace chinoise (qui ne sont bien sûr pas inexistantes, mais qui sont fortement exagérées) pour resserrer les rangs de leurs alliés autour d’eux, et renforcer leur leadership face à des pays inquiets que seule la puissance militaire américaine peut rassurer.

Les objectifs respectifs de Moon Jai-in et de Trump ne sont pas communs. Moon veut pacifier les relations dans la péninsule et faire baisser les tensions. La Corée du Sud ne souhaite pas l’effondrement du régime qui l’obligerait à procéder à une réunification rapide qui risquerait de provoquer la ruine de l’économie coréenne. L’Allemagne a eu du mal à digérer la réunification alors qu’elle était aidée et encadrée. Or l’écart entre les deux Allemagne à l’époque est moins grand qu’entre les deux Corée aujourd’hui et il y avait quatre Allemands de l’ouest pour un est-Allemand contre deux sud-Coréens pour un nord-Coréen. Le dirigeant sud-coréen souhaite une Corée non pas réunifiée mais reconnectée qui offrirait à Séoul un accès terrestre au reste du monde et lui permettrait de profiter, dans un pays à la très faible natalité (0.95 enfant par femme), des 25 millions de nord-Coréens, à la fois comme main d’œuvre de réserve et potentiels consommateurs.

L’objectif de D.Trump comme toujours est d’abord électoral. Il s’agit de montrer d’ici à 2020 qu’il est parvenu à réaliser ce qu’aucun de ses prédécesseurs « incapables » n’avait pu faire : dénucléariser la Corée-du-Nord. Contrairement à ses ambitions pour le Venezuela, Cuba et l’Iran, il ne souhaite pas un changement de régime -ce qui montre les limites de l’argument des droits de l’homme. Mais la Corée du Nord a moins fortement irrité l’électeur américain que les trois autres pays cibles.

Qui, de Moon Jae-in ou de Donald Trump imposera sa solution ? Quelle sera la réaction chinoise si D.Trump parvient à l’emporter ? La Corée ne veut pas servir de variable d’ajustement à la relation sino-américaine tandis que Trump n’a que faire de la déstabilisation à moyen terme de la péninsule et de la région si cela lui assure un bénéfice électoral à court terme.

La Corée du Sud pourrait, à terme, être un partenaire majeur de la France dans une coalition des Nations plaidant pour le multilatéralisme. Il est temps de lui prêter une plus forte attention, dans notre intérêt commun. Il serait catastrophique, non seulement pour la Corée, mais pour le monde entier, qu’un des exemples les plus aboutis de développement économique lié à une démocratie exemplaire soit brisé par les ambitions électorales et la vision courtermiste de Donald J. Trump.

 

[1] Chung Moon Joon « This I say to Japan”, 2002, Gimm Young Publishers.

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