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Billet de blog 9 déc. 2021

« Femme vaillante - Michaëlle Jean en Francophonie » - 3 questions à Romuald Sciora

Romuald Sciora, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste de la politique étrangère américaine et des Nations Unies, répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage Femme vaillante - Michaëlle Jean en Francophonie, aux éditions CIDIHCA France.

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Romuald Sciora, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste de la politique étrangère américaine et des Nations Unies, répond à mes questions à l’occasion de la parution de  son ouvrage Femme vaillante - Michaëlle Jean en Francophonie, aux éditions CIDIHCA France.

Vous vous livrez à un plaidoyer pour Michaëlle Jean, dont vous estimez que la non-reconduction à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie est à la fois une erreur et une injustice…

Ce court essai n’est pas vraiment un plaidoyer en faveur de Michaëlle Jean, dont le bilan à la tête de la Francophonie est assez positif, mais plutôt une mise en accusation de ceux qui ont apporté sur un plateau d’argent l’Organisation internationale de la Francophonie à Paul Kagame. En effet, en bradant pour des intérêts divers l'OIF à un président rwandais très contesté dans sa conception de la démocratie et des droits de l'homme, Emmanuel Macron, qui se présente comme le chantre du système multilatéral, n'aura en fait que contribué à la déliquescence de celui-ci. C’est l’histoire de cette faute politique grave sur le plan international que raconte le livre. Avec comme point culminant le sommet d’Erevan en 2018 au cours duquel Michaëlle Jean a été virée sans ménagement et remplacée comme secrétaire générale de l’OIF par Louise Mushikiwabo, la ministre des Affaires étrangères du Rwanda.

La francophonie est-elle en danger ?

Si par Francophonie on entend l’OIF, oui, celle-ci est aujourd’hui en danger. Louise Mushikiwabo est une femme intelligente et de talent, mais comme ancienne représentante d’un pays anglophone qui ne respecte pas vraiment la démocratie ni les droits de l’homme, elle n’a pas la légitimité nécessaire pour incarner les valeurs de la Francophonie. D’où un manque de visibilité de l’OIF sur la scène mondiale de plus en plus manifeste. De plus, elle est entravée dans son action par la volonté d’Emmanuel Macron, qui n’a jamais vraiment compris l’intérêt d’une Francophonie politique, de recentrer le travail de l’OIF sur la promotion du français. Comme si l’OIF était une Alliance française ! En revanche, si par Francophonie on entend le nombre de pays ayant le français en partage, là il n’y a pas danger, le nombre de personnes parlant français ne cessant de croitre. La langue de Molière a environ 300 millions de locuteurs à travers le monde aujourd’hui, en théorie on pourrait en compter quelque 700 millions en 2050.

Mais pour en revenir à l’OIF, un danger interne menace également l’organisation. En effet, de nombreux pays membres commencent à s’agacer du fait que le poste de secrétaire général soit presque systématiquement octroyé à un Africain. Après Boutros Boutros-Ghali et Abdou Diouf, Mushikiwabo est la troisième personne issue du continent africain à occuper la fonction sur quatre titulaires !

La Francophonie compte aujourd’hui 54 États membres de plein droit, 7 membres associés et 27 observateurs. Des pays comme le Cambodge, le Laos, le Viêt Nam, le Liban et la Syrie font partie de cette liste. En Europe, l’Albanie, Andorre, l’Arménie, la Belgique, la Bulgarie, la Grèce, le Luxembourg, la Macédoine du Nord, la Moldavie, Monaco, la Roumanie ou encore la Suisse ont rejoint l’OIF. Sous le mandat de Michaëlle Jean, la Louisiane s’est officiellement associée à la Francophonie, permettant ainsi à celle-ci d’avoir un pied aux États-Unis. Sans même mentionner la France ou le Canada, et bien que les États africains soient majoritaires au sein de l’OIF, il est clair que celle-ci n’est pas une organisation africaine. Un système de table tournante par continent, un peu comme à l’ONU, pourrait être envisagé pour ce qui est de la désignation du secrétaire général. Si rien n’est fait pour contrecarrer la mainmise de l’Union africaine sur l’Organisation internationale de la Francophonie qu’elle considère à tort comme sa chasse gardée, de plus en plus de membres non africains s’en détourneront.

Est-ce un enjeu stratégique ?

Bien sûr, la francophonie revêt une importance stratégique majeure pour la France. Aurait pu revêtir, devrais-je dire. Car depuis Jacques Chirac, il semble que nos dirigeants, à part peut-être François Hollande, n’ont pas su apprécier à sa juste valeur l’outil extraordinaire de soft power qu’aurait pu être la Francophonie. Sous Macron, il n’y a même pas de ministre délégué ou de secrétaire d’État qui lui soit dédié. L’OIF a-t-elle un avenir ? Je n’en suis pas certain. Outre la crise générale qui secoue le système multilatéral et fragilise l’ensemble de ses organisations, la Francophonie, par le choix qu’a fait Emmanuel Macron d’imposer en 2018 aux autres États membres la candidate du Rwanda, a perdu une partie de sa crédibilité. En offrant l’OIF à Paul Kagame, le président français n’aura pas seulement abandonné une organisation qui aurait pu devenir un formidable instrument de développement au service de tous, mais il aura contribué à envoyer aux poubelles de l’histoire le rêve d’un grand ensemble culturel et économique francophone esquissé par les pères fondateurs Léopold Sédar Senghor et François Mitterrand. Tout cela est assez triste et laisse une impression de gâchis, surtout quand on sait combien Emmanuel Macron a pu être compétent sur d’autres dossiers.

Cet entretien est également disponible sur mon blog. 

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