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Billet de blog 10 oct. 2018

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« L’essor des nationalismes religieux » - 3 questions à Olivier Da Lage

Olivier Da Lage est rédacteur en chef à RFI. Il répond à mes questions à l’occasion de l’ouvrage « L’essor des nationalismes religieux », paru aux éditions Demopolis sous sa direction.

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Pourquoi écrivez-vous que le nationalisme religieux n’est pas l’association du politique et du religieux ?

Il ne se réduit pas à l’association du politique et du religieux. À travers l’Histoire, il y a eu de nombreux mouvements politiques faisant référence à la religion. Tous ne relevaient pas du nationalisme religieux, loin de là. Prenons par exemple la démocratie-chrétienne, que ce soit en Allemagne ou en Italie : nous avons là des partis de centre-droit - l’équivalent de ce qu’ailleurs on appellerait des partis conservateurs - qui, certes, font référence au christianisme comme un ensemble de valeurs fondamentales, mais qui ne définissent pas la nation allemande ou italienne par la religion, et surtout, qui ne l’identifient pas à une religion. D’ailleurs, la démocratie-chrétienne est tellement opposée à l’idée même de nationalisme que deux dirigeants démocrates de premier plan, Alcide de Gasperi en Italie et Konrad Adenauer en Allemagne, ont été des pionniers de la construction européenne, honnie par les nationalistes. Le nationalisme religieux est d’un tout autre ordre : il invoque l’appartenance à une communauté religieuse pour définir la Nation, et par voie de conséquence, en exclure ceux qui n’en font pas partie. Le nationalisme religieux est donc avant tout un nationalisme, qui invoque la religion pour en définir les contours.

En quoi le nationalisme est-il, selon vous, parti d’une dynamique de rejet brutal du statu quo ?

Le nationalisme est avant tout une affirmation. Dans les phases de conquête du pouvoir, il s’oppose à ceux qui, à la tête du pays ou parmi leurs rivaux, se montrent incapables de donner à la Nation la grandeur qu’elle mérite et permettre à son peuple d’assouvir ses légitimes besoins de grandeur. Une fois au pouvoir, les nationalistes traquent les dissidents comme étant antinationaux (l’Histoire montre que le sort de ces dissidents est rarement enviable), ce qui n’est pas une opinion légitime, puisqu’elle relève de la sédition, voire de la trahison (on peut constater dans nombre de pays anciennement colonisés, comme l’Inde ou Israël, que les lois réprimant la « sédition » sont aujourd’hui encore amplement utilisées contre les adversaires politiques).

À l’extérieur, le projet national se définit souvent en opposition aux voisins et, prenant la suite d’un discours nationaliste agressif comprenant souvent des revendications territoriales au nom du principe des nationalités, peut parfois dégénérer en conflit armé. Bref, le projet nationaliste est l’affirmation d’une revendication identitaire à satisfaire et remet ainsi en cause un statu quo forcément insatisfaisant pour ses partisans, sans quoi l’idée nationaliste n’aurait pas trouvé un terreau favorable pour se développer.

Comment expliquer l’essor des nationalismes religieux qui, comme le montrent les différents chapitres de l’ouvrage, couvre la totalité des continents ?

C’est ce qui est le plus frappant. On aurait pu imaginer que le nationalisme religieux prospérerait essentiellement dans des pays en voie de développement, anciennement colonisés et, pour tout dire, arriérés non seulement économiquement, mais aussi culturellement, tandis que les pays développés évolueraient selon une voie rationnelle et progressiste. Cette illusion, assez néocolonialiste, il faut bien le dire, était assez répandue lors de la révolution islamique iranienne de 1978-1979. Au fond, le shah d’Iran avait eu le tort de moderniser à marche forcée un peuple resté dans sa majorité fidèle à un obscurantisme religieux. Cette approche vole en éclats dès lors qu’on observe la situation de nombreux pays européens : la Russie et l’Ukraine se disputent la légitimité orthodoxe en s’appuyant sur leurs patriarcats respectifs, en Hongrie, Viktor Orbán justifie sa politique autoritaire et xénophobe au nom de la défense de l’Occident chrétien, etc.

Le nationalisme religieux est une idée relativement neuve à l’échelle de l’Histoire. Il est, pour l’essentiel, apparu entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Pourtant, il n’a pas connu le succès espéré par ses promoteurs, car l’espace était occupé par des mouvements nationalistes laïques et modernistes inspirés par l’Occident, où s’étaient d’ailleurs parfois formées leurs élites, que ce soient les futurs dirigeants africains ou asiatiques. Dans le monde arabe, l’échec du nassérisme et plus généralement, d’un panarabisme autoritaire, mais moderniste à partir des années 70 a progressivement ouvert la voie aux nationalismes religieux, jusqu’alors marginalisés. De même, en Inde, l’usure du parti du Congrès au fil des décennies a permis aux nationalistes hindous de s’affirmer, jusqu’à remporter un triomphe électoral en 2014 avec l’élection de Narendra Modi. En Amérique, qu’il s’agisse des États-Unis ou du Brésil, l’influence croissante des « Évangéliques » agrège un rejet de la classe politique classique, corrompue et éloignée du peuple, à l’affirmation d’une identité religieuse qui, dans le cas des États-Unis, s’apparente à la réalisation d’une promesse au nouveau peuple élu que seraient les Américains.

Au fond, ce qui s’est confirmé alors que nous progressions dans la rédaction de ce livre, est que le nationalisme religieux n’est pas une collection d’expériences disparates et sans rapport les unes avec les autres, d’un pays à l’autre, mais bien une forme spécifique de nationalisme qui s’est durablement installée dans le paysage mondial. Longtemps sous-estimé par les analystes, il est aujourd’hui devenu impossible à ignorer.

Cet entretien est également disponible sur mon blog.

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