«Géopolitique du patrimoine» - 3 questions à Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot est Professeur des Universités et spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine. Il enseigne à la Faculté des Lettres de l’Institut Catholique de Paris et est chercheur-associé à l’IRIS. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage « Géopolitique du Patrimoine. L’Asie d’Abou Dhabi au Japon » qui parait aux éditions MKF.

Vous établissez une typologie de la « prise » …

Pour ce qui concerne l’Afrique, les recherches entreprises à ce sujet par Bénédicte Savoye et Felwine Sarr sont édifiantes. Un État comme la France s’était longtemps réfugié derrière le principe d’inaliénabilité juridique pour refuser toutes formes de négociations quant au rapatriement éventuel de ce patrimoine. La restitution récente d’objets royaux au Bénin marque un changement significatif même s’il demeure une exception qui confirme généralement la règle. Dans ce rapport de forces entre anciennes puissances coloniales et ex-colonisés se mêlent souvent des sentiments de rancœur voire de racisme partagé. On bute en réalité sur le statut même de ces objets. Tous n’ont pas été pillés. Ils ont été parfois des cadeaux diplomatiques ou achetés sur le marché de l’art. Ils ont été désinvestis de leur charge symbolique pour devenir des objets évalués d’après des critères à la fois mercantiles et esthétiques. Ces critères que l’on doit à des générations de collectionneurs et d’artistes européens (cubistes, néo-expressionnistes ou surréalistes…) sont à l’origine des arts africains, de leur invention proprement dite. L’argument massue est de rappeler que ces pays du tiers-monde n’ont pas les moyens financiers, non plus que le savoir-faire en matière de conservation patrimoniale nécessaire pour protéger et exposer les collections revendiquées. Le précédent malheureux subi par le musée de Tervuren en Belgique restituant sous la pression du dirigeant Mobutu un certain nombre d’objets congolais - objets depuis lors disparus - a engendré nombre d’inhibitions. L’Asie n’est pas en reste. Dans tous les cas de figure, le patrimoine peut être symbole de fierté, une cristallisation des passions nourries par un peuple dans sa frustration de s’être vu confisquer un patrimoine dispersé, voire détruit. On pense à l’Inde et à l’anéantissement en 1857 par les Britanniques des palais de Delhi ou à la Chine dont le patrimoine a considérablement souffert du vandalisme révolutionnaire durant les années maoïstes ou encore lors de prédations coloniales parfois menées sous couvert de recherches scientifiques tantôt par des équipes européennes, tantôt japonaises ou plus rarement, américaines.

Mais il y a aussi, à rebours, celle du « don »

Elle est le corollaire à cette typologie de la prise, car à travers ces différends se pose un problème anthropologique qui est bien celui du don, du contre-don et de la réparation. Il existe un point d’intersection entre la biographie des peuples, les objets qui les entourent, l’imaginaire qui s’en nourrit ou les frontières qui les séparent. Une économie de l’échange s’est développée autour de ces objets. Que ce soit en tant qu’offrandes, indices d’une prédation plus grande ou émotions qu’ils suscitent en se survivant par le discours et l’émotion produite. « Agency » : c’est ainsi que l’on désigne en langue anglaise toute énergie vectrice de relations futures. Ces objets peuvent ainsi devenir ce que Krzysztof Pomian appelait des « sémiophores », c’est-à-dire des objets porteurs de nouveaux sens. L’intérêt porté par les chefs d’État au patrimoine aujourd’hui n’y est d’ailleurs pas étranger. Bien sûr, leur tentation est grande de vouloir se draper dans le rôle du Prince idéal esthète et cultivé comme Machiavel le décrivait. Mais une chose a changé avec le XXIe siècle et les nouvelles technologies : on accorde désormais plus d’importance aux images qu’aux mots. Voir en 2017 le Président Emmanuel Macron poser devant un bronze de Shiva à l’inauguration du Louvre Abou Dhabi ou le Pape François, deux ans plus tard, devant le musée ethnologique du Vatican vaut mieux qu’un discours : l’instantanéité d’une image semble marquer la fin de Babel, le mythe multiséculaire d’une division de l’humanité par les langues. Des formes inédites de communication politique s’exercent à travers ces nouveaux modes d’appropriation du réel. Que ce soit à travers son ancrage institutionnel ou par l’usage des outils numériques qui en permettent la dématérialisation, le patrimoine s’avère un extraordinaire vivier pour l’élaboration d’une diplomatie de l’objet. C’est aussi sous cet angle que peut être abordée l’interculturalité sur le temps long. Il ne fait aucun doute, comme l’a étudié Marcel Mauss, que si le don tributaire a caractérisé des siècles durant la pratique des relations humaines, sa problématique semble avoir été délaissée de toute réflexion en matière de relations internationales contemporaines. Or, dans bien des régions du monde comme en Chine, dans les pays arabes ou en Afrique, l’économie du don ne constituait pas une sphère radicalement séparée de l’économie du paiement, du contrat et de l’alliance. Les trois s’interpénétraient au point que tout homme de bien devait souscrire à des usages perçus aujourd’hui comme archaïques et qui, dans ces sociétés, ne l’étaient et ne le sont d’ailleurs toujours pas. Force est de constater que les sociétés européennes d’ancien régime ne fonctionnaient pas autrement. L’attribution de bénéfices, l’offre généreuse et gratuite d’un service ou l’envoi d’un cadeau se font peut-être de nos jours d’une manière plus discrète, mais ces pratiques n’en restent pas moins importantes.

Le vandalisme est-il une politique ?

Il l’est fondamentalement. Voyez les destructions de Daech à Mossoul, Hatra et Palmyre. Comme celles perpétrées quelques années plus tôt au musée de Kaboul ou par la destruction, il y a vingt ans, du Bouddha de Bamiyan, par les talibans, le vandalisme est d’abord et avant tout associé à un contexte de guerre, de pillage et de décision symbolique forte visant à humilier un ennemi. Politique, le vandalisme n’est pas un acte de violence gratuit. Que l’on détruise les statues de Staline en pleine insurrection hongroise de 1956, que l’on mette à bas celle de Lénine en Ouzbékistan dès 1991 - alors que le Kirghizistan voisin fait le choix après l’effondrement de l’URSS de les conserver - en dit long sur la négociation que chaque peuple entretient avec son histoire propre et surtout, avec celle des autres lorsque celle-ci leur a été imposée. Variations sur un même thème : le vandalisme s’inscrit dans une grammaire où la métaphore de la purge, le retournement des valeurs, et la dépense symbolique sont alors systématiques. Point de hasard au fait que les chars lancés sur l’ordre de Deng Xiaoping dans la nuit du 4 juin 1989 détruisent d’abord la déesse de la démocratie érigée sur la place Tiananmen avant d’écraser les manifestants. Nulle surprise non plus à ce que les Irakiens, le 10 avril 2003, démettent de son socle la statue en bronze de Saddam Hussein au centre de Bagdad. Il s’agit toujours d’instaurer un temps neuf dans un espace rénové. Daech adhère à cette logique. Pourtant, les référents symboliques qu’il convoque lui sont propres. Dans son ambition politique, al-Baghdadi, fondateur de Daech, se réfère au mythe de l’Islam des origines. Médine bien sûr, mais aussi la ville de Raqqa qui au Moyen Âge est aux avant-postes des offensives lancées contre Byzance, la chrétienne.

 

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Cet article est également disponible sur mon blog. 

 

 

 

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