A propos de « Thucydides’s Trap ? » de Steve Chan

Le livre de Graham Allison « Destined to war » a lancé au niveau mondial le débat sur le « piège de Thucydide »[1]. Ce dernier, dans l’histoire de la guerre du Péloponnèse, avait établi que la guerre entre Sparte et Athènes était devenue inéluctable à partir du moment où la première ne pouvait supporter la montée en puissance de la seconde.

L’affrontement est-il inévitable quand le numéro deux risque de dépasser le numéro un ?

Graham Allison fait l’analogie concernant la situation entre États-Unis et Chine aujourd’hui. Il dresse 16 cas de rattrapage (dépassement du numéro un par le numéro 2). Dans 12 cas, cette situation a mené à la guerre. L’exemple de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne – les plus importants partenaires économiques l’un de l’autre – avant la première guerre mondiale, anéantit l’argument selon lequel le commerce pacifie les relations. Dès lors, peut-on craindre que l’affrontement Trump – Xi Jinping déborde du terrain commercial pour aller sur celui des armes ?

Certes, la dissuasion nucléaire n’existait pas à ces époques et cela change totalement la donne. Mais d’autres arguments peuvent être mis en avant et c’est ce que fait Steve Chan dans son livre « Thucydides’s Trap ? - Historical Interpretation, Logic of Inquiry, and the Future of Sino-American Relations » solidement argumenté.

Il remarque tout d’abord que Sparte était une société agraire dirigée par une oligarchie alors qu’Athènes était une démocratie limitée avec un fort commerce extérieur. Pas d’analogie possible entre la puissance dominante et celle ascendante d’aujourd’hui. S. Chan note que le danger apparait uniquement lorsque la puissance montante est également un État « révisionniste ».

La seule fois où la Chine a combattu les États-Unis c’était lors de la guerre de Corée (1950-1953), mais elle était alors dans une bien plus faible position à l’égard des États-Unis qu’aujourd’hui. Or, la Chine devient plus supportrice de l’ordre international à mesure qu’elle gagne une plus grande stature mondiale et qu’elle devient plus intégrée et plus socialisée dans la communauté globale. Pékin a cessé de soutenir le renversement par la violence de régimes pro-occidentaux et a au contraire embrassé le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays comme clé de voûte de sa politique extérieure. Contrairement à l’appel maoïste, la Chine ne diffuse pas l’idéologie à travers l’intervention dans les affaires intérieures des autres. La Chine promeut au contraire la souveraineté, l’autonomie et l’illégitimité de l’intervention dans les affaires intérieures.

À l’inverse, les États-Unis soutiennent ouvertement la notion de regime change et sont intervenus de très nombreuses fois. À cette fin, les États-Unis ont une tendance à boycotter ou à se retirer de la plupart des organisations internationales ou à limiter leurs actions.

La relation de Pékin et de Washington aux organisations internationales va en sens inverse. Il est donc difficile de prétendre que la Chine a un comportement « révisionniste » par rapport à l’ordre international. Ce sont plutôt les États-Unis qui le sont devenus. La Chine trouve plus facilement des majorités à l’Assemblée générale des Nations unies que les États-Unis.

Pékin devient de plus en plus partie du consensus international prévalant là où Washington s’en éloigne de plus en plus.

L’autre cas de déclenchement d’un conflit entre le numéro un et le numéro deux se situe lorsque ce dernier estime qu’une fenêtre d’opportunité (celle du rattrapage) est en train de se fermer. Il est alors possible de se lancer dans un conflit même si le rapport de force n’est pas favorable, car il le sera encore moins à l’avenir.

Dans les deux guerres mondiales, l’Allemagne a lancé une guerre contre la Russie parce qu’elle était anxieuse de voir une fenêtre d’opportunité se fermer. Les Allemands savaient que mener une guerre sur deux fronts allait leur compliquer la tâche, mais qu’il valait mieux le faire au moment le plus opportun.

Les Japonais, de leur côté, savaient que le rapport de force avec les Américains était défavorable, mais ils étaient également punis par les sanctions et pensaient que ce rapport de force allait se dégrader. Leur plus grande erreur a été de ne pas fixer les buts de la guerre qu’ils lançaient.

Si on en revient à la Chine, il n’y a aucune raison de penser que la fenêtre d’opportunité va se fermer pour elle. Pékin peut au contraire estimer que le rapport de force va continuer à progresser en sa faveur. Une Chine en déclin serait, selon Chan, plus dangereuse qu’une Chine en croissance. Les Chinois ont tiré la leçon de la faillite de l’Union soviétique et évitent donc une compétition directe ou frontale avec Washington. Ils préfèrent les stratégies indirectes.

Il rappelle également qu’il faut se méfier des prophéties autoréalisatrices. La guerre entre Athènes et Sparte n’était pas inévitable : il y a eu plusieurs occasions de sortie pour les protagonistes.

Dans la perspective d’une guerre entre les États-Unis et la Chine, Washington ne serait pas isolée et pourrait compter sur l’appui du Canada, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, des pays de l’OTAN et du Japon. Il n’y a pas de territoires voisins entre la Chine et les États-Unis, ce qui retire un motif majeur de conflit.

La question de Taiwan, centrale pour Pékin, est la raison majeure d’un éventuel conflit entre Pékin et Washington, mais il est gelé en l’état depuis plus de 70 ans.

Le but majeur de la Chine est de gêner la capacité américaine de la contraindre. Elle cherche à maximiser sa liberté d’action comme moyen de contrer ce qu’elle perçoit comme un effort américain de limiter ses choix. Pékin n’a pas monté une coalition anti-américaine et a rejeté les offres en ce sens du Pakistan, de l’Iran et du Venezuela. Elle a laissé la France et la Russie aller au-devant de Washington sur la guerre en Irak en 2003.

Last but not least, l’apparition des armes nucléaires a complètement changé la nature des relations internationales et la façon dont les questions de guerre doivent être perçues il est difficile d’imaginer une guerre entre deux pays nucléaires.

[1] Traduit chez Odile Jacob, « Vers la guerre », 2019.

 

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