Le Printemps républicain (« collectif de citoyens libres, indépendants et engagés dans la défense et la promotion de l’idéal républicain comme de la pratique républicaine dans le débat public ») a publié un texte, « Du bon usage de la laïcité (et du Printemps républicain) »[1], qui cite nommément, pour la mettre en cause, une seule personne : moi-même. Le texte est non signé mais son auteur est Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme.

Ce dernier semble vouloir me poursuivre de ses assiduités. Fin mars, j’avais écrit un article critiquant le discours d’Hillary Clinton devant l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), le principal organe lobbyiste pro-israélien basé aux États-Unis. Gilles Clavreul m’avait alors reproché de critiquer une « organisation juive ». Ignorance ou malhonnêteté intellectuelle ? Si l’AIPAC est une organisation de soutien à Israël, son but n’est pas de lutter contre l’antisémitisme. On voit mal pourquoi la DILCRA (Délégation interministérielle de lutte contre le racisme et l’antisémitisme) s’arroge pour mission de défendre l’AIPAC, à moins que le lobbying pro-israélien relève désormais de la lutte contre l’antisémitisme. En outre, il a dû échapper à Gilles Clavreul que le seul des candidats alors en lice à la primaire américaine (Démocrate ou Républicain) à ne pas s’être rendu à la convention de l’AIPAC est Bernie Sanders, également seul à être juif. Pourquoi assimiler juifs et Israéliens ?

Gilles Clavreul avait indiqué qu'il rejoignait le Printemps républicain à titre personnel. Il ne devrait pas être sans savoir que les hauts fonctionnaires sont soumis au respect d’une obligation de neutralité stricte, dont la portée déborde le seul cadre de l’exercice de leurs fonctions professionnelles. La sensibilité de son poste devrait le conduire à une stricte neutralité. Gilles Clavreul n'est pas un universitaire dont le statut garantit la liberté d'expression. Il n'en a d'ailleurs pas la rigueur car son article contient des contrevérités peu pardonnables sur un sujet aussi grave.

Certes rallié à François Hollande en 2012, il n'est pas tenu de connaître l'historique des débats entre socialistes sur les questions du Proche-Orient. Mais peut-être aurait-il dû s'informer davantage avant de prendre parti. Le fait de s'exprimer sans disposer de la totalité des éléments d'information lui avait déjà joué des tours.

Contrairement à ce qu’il me reproche à propos de ma note[2] sur le conflit du Proche-Orient de 2001, je me suis au contraire élevé contre le communautarisme. J’écrivais : « Il serait donc préférable pour chacun de faire respecter des principes universels et non pas le poids de chaque communauté ». J’estimais qu’en traitant ce dossier sur une base communautaire, « la communauté d’origine arabe et/ou musulmane s’organise également, voudra faire contrepoids. » Je reconnais mon erreur : ce contrepoids est inexistant. Mais la peur qu’elle se réalise est par contre très présente chez certains. Le problème est que traiter le conflit israélo-palestinien sur le plan des principes universels rend difficile l’absence de condamnation de l’occupation et la répression qu’il entraîne nécessairement. Ainsi, ceux qui ont pour priorité la sanctuarisation des actions du gouvernement israélien, ne pouvant pas se référer à ces principes, ont pour stratégie d’accuser d’antisémitisme ceux qui le critiquent et d’empêcher une expression arabe autonome, afin de ne pas avoir de contrepoids au soutien à Israël. En réalité, ils ne s’opposent pas au communautarisme mais ont peur, sur ce sujet, d’en perdre le monopole. Je soulignais déjà : « Le terrorisme intellectuel qui consiste à accuser d’antisémitisme ceux qui n'acceptent pas la politique des gouvernements d'Israël (et non pas l'État d'Israël) payant à court terme peut s'avérer catastrophique à moyen terme ».

La première version du texte[3] disait que j’avais été exclu du Parti socialiste (PS). Je n'ai pas été exclu du PS en 2003 : j'en ai démissionné. J’étais à l'époque délégué national aux Affaires stratégiques. François Hollande, alors premier secrétaire, et Henri Nallet, secrétaire aux Affaires internationales, m'avaient défendu face aux attaques que je subissais. En 2003, Pierre Moscovici fut nommé secrétaire aux Affaires internationales et, au cours d'un déjeuner amical, me conseilla de renoncer à ce poste face à la polémique et à la pression des amis d’Israël au sein du PS. J'y étais tout à fait prêt ayant accepté ce poste à la demande d'Henri Nallet, n'ayant jamais eu aucune ambition électorale et estimant que je n'avais pas besoin de ce titre pour m’exprimer, qu'il pouvait être au contraire une gêne dans ma liberté d'expression. J’étais donc prêt à rester membre du PS et à participer à différents groupes d'experts ou réunions sans titre. Mais, peu après, Dominique Strauss-Kahn, au cours d'une réunion (« 6 heures pour Israël »), m'a attaqué publiquement.

J'ai donc à ce moment-là quitté le PS. Si j'en avais été exclu, je pense que François Hollande ne serait pas resté membre du Conseil d’administration de l’IRIS jusqu'en 2007 ou Manuel Valls de 2007 à 2010. Je garde de nombreux amis au sein du PS mais je suis détesté par ceux qui font de la défense du gouvernement d’Israël une priorité absolue.

Reste le passage fort discutable sur la « doctrine Boniface » dont il est désormais précisé « ainsi qu’elle a été nommée il y a quelques années au PS ». Là encore, contrevérité. Elle n’a été nommée ainsi que par les cercles militants ultra pro-israéliens du PS. Les défenseurs inconditionnels du gouvernement israélien – au PS ou en dehors - avaient mené une campagne d'envergure contre moi, agrémentée de menaces de mort et demandant pêle-mêle mon exclusion du PS, ma démission du poste de directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et la fin de tout financement de ce centre. L’IRIS a en effet failli disparaître attaqué par une partie des gens qui se présentent par ailleurs comme démocrates et voltairiens. C’est à cette époque que s’est créé le cercle Léon Blum, dont l’objectif affiché était la lutte contre le « nouvel antisémitisme », mais qui entendait avant tout empêcher l’émergence d’une critique des gouvernements israéliens au sein du PS au moment de la reprise des tensions israélo-palestiniennes et du glissement à droite du gouvernement israélien. Le Printemps républicain peut être considéré comme le deuxième étage de cette fusée. En 2002, les dirigeants du cercle Léon Blum avaient déclaré très sérieusement que le vote juif n’existait pas sauf si on le provoquait et que Lionel Jospin lui devait sa défaite.

La composition du Printemps républicain n’est pas monolithique. Il compte des laïcs sincères. Mais également - et en nombre - des défenseurs inconditionnels des gouvernements israéliens, quelle que soit leur politique. En publiant ce texte, le Printemps républicain tombe le masque et Gilles Clavreul vend la mèche.

La dénonciation des communautarismes est à géométrie variable : elle ne concerne que les musulmans. Leur défense de la laïcité est surtout motivée par la crainte que les musulmans ou Arabes se constituent de façon autonome et pèsent également sur le débat du Proche-Orient. Le noyau dur a pour objectif premier de sanctuariser le gouvernement d’Israël. Il est d’ailleurs difficile de trouver, parmi ses membres, des personnalités ayant émis des critiques des gouvernements israéliens successifs, y compris de l’actuel, pourtant très marqué à l’extrême-droite. Le Printemps républicain cache mal une glaciation pro-israélienne.

[1]https://printempsrepublicain.fr/du-bon-usage-de-la-la%C3%AFcit%C3%A9-et-du-printemps-r%C3%A9publicain-c57be286b82#.rwppq8z5v

[2] Publiée dans deux livres : BONIFACE (Pascal) «  Est-il permis de critiquer Israël ? », Robert Laffont, 2003 et « La France malade du conflit israélo-palestinien », Salvator, 2014.

[3] M’étant étonné auprès de Laurent Bouvet d’être attaqué par le Printemps républicain, je m’aperçois que cette partie du texte a été corrigée en catimini, sans que j’en sois averti ou les lecteurs informés.

 

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