L'OTAN : walking dead ?

C’est un véritable pavé dans la mare qu’Emmanuel Macron a lancé dans un entretien accordé aux journalistes de The Economist.

L’OTAN est selon lui « en état de mort cérébrale ». Quant à l’Europe, elle se considère, toujours selon les mots du président français, comme un marché alors qu’elle devrait agir comme un bloc politique pour faire valoir ses intérêts. Les États-Unis ont un président qui ne partage pas « notre idée » du projet européen et, de toute façon, la tendance historique, avec ou sans Donald Trump, tend à l’éloignement stratégique des États-Unis et de l’Europe.

Dans sa démonstration, Emmanuel Macron s’appuie sur des faits : il cite le choix de Barack Obama de ne pas sanctionner la Syrie après l’usage d’armes chimiques, malgré les fameuses lignes rouges qu’il avait lui-même tracées. Il mentionne également le récent retrait des troupes américaines de Syrie, pour laisser les forces turques s’en prendre aux Kurdes qui avaient été nos alliés dans la guerre contre Daech, et ce alors même que la Turquie est membre de l’OTAN. Tout ceci décidé sans consulter ni avertir les alliés.

Lors du Forum de Paris sur la paix, le 12 novembre, il a réitéré ses propos, reconnaissant qu’il avait pu choquer mais qu’il ne faisait qu’énoncer des réalités que nul ne pouvait ignorer. 

Cependant, c’est la vigueur avec laquelle Macron s’est prononcé qui a surpris, alors que depuis deux ans et demi celui-ci tâche de conserver les meilleures relations avec Donald Trump. Sans doute estime-t-il que maintenant que la preuve est faite que Trump ne tient aucun compte de ses alliés, il passe à une autre étape.

Mais Donald Trump lui-même avait déclaré au cours de la campagne électorale de 2016 que l’OTAN était obsolète. Il estime qu’elle coûte cher aux États-Unis et que ces derniers doivent surtout se désengager d’alliances devenues encombrantes. Mais jusqu’ici, il n’a pas pu mettre en place sa politique, car il en a été empêché par « l’état profond » américain, notamment les institutions de sécurité et le complexe militaro-industriel. Ces derniers voient dans la Russie la continuation de la menace soviétique. Ils estiment que l’OTAN coûte peu et permet de maintenir les pays européens dans une certaine dépendance à l’égard des États-Unis. Au-delà de cette influence stratégique, cela permet d’assurer un volume important de ventes d’armes américaines aux pays européens.

Ces derniers, en première ligne desquels l’Allemagne d’Angela Merkel, ont rappelé leur attachement à l’OTAN. Ils sont en fait dans une habitude de dépendance à l’égard des États-Unis, même si le défi stratégique russe n’a rien à voir avec ce qu’était la menace militaire soviétique du temps de la guerre froide. Aujourd’hui, les dépenses militaires russes sont de 60 milliards de dollars. Les dépenses militaires des pays européens de l’OTAN représentent quant à elles 240 milliards. Il n’y a donc pas objectivement de menace militaire russe. Moscou pose un défi stratégique, mais pas une menace militaire. Et la Crimée est un cas réellement spécifique, historiquement et stratégiquement, mais pas un précédent qui annonce d’autres annexions. En 1987, un conseiller de Gorbatchev, Arabatov, avait lancé cet avertissement aux Occidentaux sous forme de boutade : « Nous allons rendre le pire des services : vous privez d’ennemi. » L’OTAN ne s’est pas laissée déstabiliser aussi facilement et gonfle régulièrement la menace russe pour justifier son maintien et même l’extension de son périmètre, de ses missions et de ses moyens.  Mais, le poids de l’habitude, et le fait que les élites stratégiques européennes sont en grande partie formées et socialisées par la communauté stratégique américaine, expliquent la peur de la plupart des Européens à amorcer un changement. Il est toujours difficile de sortir d’une dépendance.

Emmanuel Macron a voulu créer un choc psychologique avant le prochain sommet de l’OTAN, début décembre. Il estime qu’il n’a rien à perdre, car c’est l’immobilisme qui serait le plus dangereux.  Il espère que les Européens ouvriront les yeux et découvriront la réalité : les États-Unis ne sont plus le protecteur indispensable qu’ils ont été pendant la guerre froide. Et cela ne doit pas paniquer l’Europe, mais lui faire prendre conscience de ses responsabilités.

Le sommet de l’OTAN de décembre risque d’être animé. Mais Emmanuel Macron, qui se réfère régulièrement à la ligne gaullo-miterrandiste, a raison de lancer ce cri d’alarme.

L’Europe ne peut pas se contenter d’être la spectatrice passive de sa propre histoire.

Pascal Boniface a publié en janvier 2019 « Requiem pour le monde occidental – Relever le défi Trump » aux éditions Eyrolles.

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Cet article est également disponible sur mon blog. 

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