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Billet de blog 14 févr. 2022

Les faucons persistent-ils dans l’erreur ?

Les tensions entre la Russie, l'Ukraine et le monde occidental restent vives même si la voie de la négociation est ouverte. Bien sûr, on ne peut jamais écarter totalement le déclenchement d'une guerre qui peut arriver par une réescalade mal contrôlée, par accident ou par mauvaise interprétation...

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Les tensions entre la Russie, l'Ukraine et le monde occidental restent vives même si la voie de la négociation est ouverte. Bien sûr, on ne peut jamais écarter totalement le déclenchement d'une guerre qui peut arriver par une réescalade mal contrôlée, par accident ou par mauvaise interprétation. Mais, si la guerre devait finalement éclater, elle n’aurait pas été la conséquence des négociations et ces dernières n’ont en rien empêché les Occidentaux de préparer leur riposte.

Certains estiment que c'est finalement irénique de penser que l'on peut négocier avec Vladimir Poutine, qu’il ne s’agit que d’une perte de temps, un recul, voire un cadeau fait à l'adversaire, bref une preuve de faiblesse. Ceux que l’on désigne comme les « faucons » aiment à se présenter comme les tenants d’une ligne réaliste face aux « colombes » doux rêveurs irréalistes. Mais les colombes ne sont pas des pacifistes inavertis des réalités internationales. Ils prônent la voie diplomatique et sont certainement ceux qui font preuve de réalisme par rapport aux faucons qui, sans se poser de questions sur les conséquences a posteriori, poussent à la confrontation en se fondant sur une vision biaisée des relations internationales. Mais ils n’en sont pas à leur coup d’essai. Ce sont eux qui en 2014 nous disaient que l’annexion de la Crimée allait nécessairement être suivie de conquêtes supplémentaires pour créer une jonction territoriale avec le Donbass.

Ces derniers, qui dans le cas de l’Ukraine s'inquiètent des tentatives diplomatiques, sont à peu près les mêmes que ceux qui plaidaient en 2003 pour la guerre d’Irak, s’appuyant sur l’argument de la possession d’arme de destruction massive par le régime d’Hussein – affirmation qui s’est avérée mensongère. Ils qualifiaient d’ailleurs à l’époque ceux qui s’opposaient à cette guerre de doux rêveurs voire de complices du dictateur Saddam Hussein. Le renversement de ce dernier avait permis un temps aux partisans de la guerre de triompher et d’affirmer que l’Irak allait désormais connaitre paix et prospérité grâce à l’intervention militaire dirigée par les États-Unis. L'histoire ne s'est pas tout à fait écrite comme cela. L’intervention aura été à l’origine non seulement d’une déstabilisation de l’Irak, mais également de la région tout entière. Où étaient alors les réalistes dans cette affaire ? Ceux qui soutenaient la guerre ou ceux qui s’y opposaient ?  

Peu après, dès 2005, les mêmes qui avaient soutenu la guerre d’Irak affirmaient qu’il fallait d'urgence bombarder l’Iran pour l’empêcher de se doter de l’arme nucléaire, et ce malgré les conséquences potentiellement majeures de tels bombardements. Ils affirmaient que l’Iran était à 6 mois d’obtenir l’arme nucléaire.  Nous sommes aujourd’hui en 2022, et grâce à la négociation, l’Iran ne s’est toujours pas doté de l’arme nucléaire. Qui étaient alors les réalistes ? Ceux qui prônaient la négociation ou ceux qui préconisaient de bombarder l’Iran ?  

En remontant un peu plus dans le temps, les prédécesseurs des actuels faucons alertaient après l’arrivée au pouvoir à Moscou de Gorbatchev sur sa volonté de berner les Occidentaux, affirmant qu’il était un produit du système soviétique et qu’il était de ce fait impossible de lui faire confiance. En France, le ministre de la Défense André Giraud en 1986 s’opposait aux négociations avec l’URSS, auxquelles Mitterrand était favorable, en affirmant que négocier avec les Soviétiques était un « Munich européen ». Cet argument du syndrome de Munich est régulièrement utilisé à l’égard des partisans de la négociation.

Or la négociation ne signifie pas forcément accepter tous les arguments de l'adversaire. Mais si on ne négocie pas avec ses adversaires, avec qui négocie-t-on ? L’obtention d’un accord, ou même d’une trêve passe nécessairement par le dialogue.   

À nouveau, ceux qui ont fait confiance à Gorbatchev à partir de 1985 et ont participé à la construction d’un dialogue ont eu raison. À nouveau, ils étaient les réalistes.

Toujours en remontant dans l’histoire, lorsque Willy Brandt, chancelier de RFA, a lancé sont Ostpolitik basé sur le principe, pour reprendre la formule d’Egon Bar, « si on veut modifier un statu quo, il faut d'abord le reconnaître », et qu’il affirme qu’il faut dialoguer avec les Soviétiques, avec l’Allemagne de l’Est pour avancer vers la réunification, il a été accusé d’irréalisme et de renoncer à la réunification. Or c’est grâce à cette Ostpolitik qu’il a permis d’introduire l’acide de l’ouverture en Allemagne de l’Est. Les mêmes accusations ont été utilisées contre les partisans des accords d’Helsinki, qui ont pourtant permis la création du KOR en Pologne qui appuiera ensuite Solidarnosc, tout comme la charte 77 en Tchécoslovaquie et ont donc initié une libéralisation en Europe de l’Est.  

Finalement, tous ceux qui prônent l’usage de la force en priorité, qui pensent que la négociation est forcément un piège qui se referme sur l'Occident sont ceux qui font preuve d’irréalisme. À l’inverse, ceux qui privilégient l’usage de la voie diplomatique sur le recours à la guerre en première instance sont plutôt les réalistes. Tous ces exemples historiques le montrent. Ceux qui ont demandé les bombardements contre l’Iran, adoubé la guerre d’Irak, se sont opposé à la négociation avec Gorbatchev ou à l’Ostpolitik, tous appartenant au même camp idéologique, devraient faire preuve d’un peu de modestie lorsqu’ils affirment avec péremption que la voie diplomatique est celle de la faiblesse. 

Cet article est également disponible sur mon blog. 

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