Parmi les Juifs de France, vous distinguez d’un côté un monde communautaire aligné au gouvernement israélien qui peut donner de la voix et, de l'autre, ceux qui pensent autrement mais manquent d'espace pour s'exprimer. Pouvez-vous développer ?

Il existe une grande diversité parmi les Juifs de France, et il est vrai qu’en première approximation, on peut distinguer ceux qui relèvent d’un fonctionnement communautaire et ceux qui n’en relèvent pas. Le positionnement par rapport à Israël est lui aussi diversifié. Communautaires ou non, une grande majorité de Juifs est attachée à cet État. Enfin, les voix juives qui lui sont critiques ne sont pas si nombreuses et/ou audibles et vite soupçonnées d’antisionisme. Il est même arrivé, le grand penseur Edgar Morin en a fait la triste et injuste expérience, que certains y décèlent un antisémitisme étonnant, une sorte de haine de soi.

Les Juifs qui s’affirment visiblement dans l’espace public, sur un mode communautaire ou à titre institutionnel, s’expriment sans difficulté particulière, qu’il s’agisse d’afficher leur soutien à Israël ou de tout autre problème les concernant directement, à commencer par l’antisémitisme.

Les autres se répartissent en deux sous-groupes principaux. Le premier est strictement conforme au modèle républicain classique, celui qu’une formule célèbre du comte de Clermont-Tonnerre pendant la Révolution a ébauché quand il a énoncé qu’il fallait tout donner aux Juifs comme citoyens, et rien comme nation (entendre : comme communauté). Cette conformité pourrait être quelque peu paralysante, puisqu’elle attend des mêmes Juifs qu’ils ne s’expriment pas en tant que tels dans l’espace public mais en citoyens. En fait, elle ne réduit pas pour autant au silence cette partie des Juifs de France. Un deuxième sous-groupe est constitué de Juifs qui entendent s’exprimer comme tels, sans pour autant se réclamer d’une « communauté ». Ceux-là sont souvent critiques vis-à-vis des institutions juives, à commencer par le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), à qui ils reprochent souvent de coller inconditionnellement à la politique du gouvernement israélien.

Ainsi, dans l‘ensemble, le monde juif de France s’exprime de façon très paradoxale. Tous ou presque se réclament de la République et certains affichent un particularisme qui peut parfois être communautaire.

Vous estimez (p.94) que l'État met les musulmans et les juifs en situation d'injonction paradoxale. Qu'entendez-vous par là ?

Il y a de la part de l’État, mais aussi de bien des acteurs politiques et d’intellectuels, une injonction paradoxale vis-à-vis des musulmans fonctionnant par excès, et à l’inverse une absence de tout recul, du défaut s’il s’agit des Juifs.

Il y a excès quand il est demandé aux musulmans une chose et son contraire : « dans l’espace public, vous devez être des citoyens comme les autres, des individus, et ne pas apparaître comme musulmans, d’une part, et d’autre part : dites bien publiquement qu’en tant que musulmans, vous dénoncez l’islamisme radical et le terrorisme ! ». Ce qui est contradictoire et insupportable, en tous cas très désagréable, et lourd d’une certaine disqualification, d’un soupçon.

Pour les Juifs, c’est plutôt l’inverse : la mémoire de la Shoah rend difficile toute critique, et il leur est possible aussi bien d’être très visibles dans l’espace public, que de se réclamer avec force de la République la plus classique. D’où le sentiment, que nous rencontrons fréquemment chez des musulmans, d’avoir affaire par rapport aux Juifs à « deux poids deux mesures ».

En quoi le débat organisé après les tueries de Charlie hebdo et de l'Hypercacher n’a-t-il pas été correctement mis en place au sein des établissements scolaires ?

Après ces deux attentats, le gouvernement a demandé une minute de silence au sein des établissements scolaires, ce que certains élèves ont refusé. Nous savons quelles étaient leurs pensées : ils ne voulaient pas dire « je suis Charlie », car ils détestaient ce journal satirique qui avait publié des caricatures du prophète et donc, pour eux, blasphémé. Et ils étaient suffisamment jaloux ou haineux des Juifs pour refuser de s’associer à la minute de silence. Parmi eux, tous n’étaient pas d’accords avec les tueries, mais certains pouvaient l’être.

Dans cette situation, le débat a rarement été ouvert par les équipes enseignantes. On est passé à autre chose le plus vite possible. Nous pensons qu’il aurait fallu au contraire organiser un échange de vues, écouter les élèves récalcitrants, leur montrer, à eux et aux autres, la faiblesse et le danger de leur position, dénoncer l’idée du « deux poids deux mesures » que souvent ils mettaient en avant : on a le droit, pensaient-ils, de blasphémer s’il s’agit du prophète, mais dès que Dieudonné s’amuse des Juifs, il est durement sanctionné ! Il aurait fallu discuter et promouvoir les valeurs du droit, de la raison et de l’humanisme, ce qui ne fut guère fait. 

Êtes-vous confiant ou inquiet pour le vouloir-vivre ensemble en France ?

Tout notre livre est bâti sur une idée force : la République est en crise, il faut la ré-enchanter, et les deux minorités, juive et musulmane, parce qu’elles entretiennent une relation complexe avec elle, pourraient y contribuer en discutant ensemble, sans avoir peur de mettre sur la table leurs oppositions.

Notre pays connait une profonde crise politique et institutionnelle si bien qu’il est difficile d’être optimiste à court terme, mais à moyen ou plus long terme, on peut espérer que les voix qui prônent le dialogue, même sous tension, le débat, l’échange, même conflictuel, pourront contribuer à redonner sens au projet de vivre ensemble. Etre optimiste, ce n’est pas seulement en appeler à la « belle âme », aux bons sentiments, à l’œcuménisme. C'est mettre en place des débats et des conflits non violents qui nous sortent de la haine, des logiques de rupture et de la crise politique et institutionnelle. C’est en ce sens que nous demeurons confiants malgré tout !

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