Finale CAN: les Égyptiens, entre rivalité sportive et solidarité politique

Il serait intéressant de voir quelle équipe les spectateurs égyptiens vont supporter vendredi pour la finale de la Coupe d’Afrique des nations.

Vont-ils être du côté du Sénégal en vertu d’une mémoire sportive collective qui les oppose frontalement à l’Algérie ? Ou vont-ils soutenir cette dernière par procuration, car elle représente une équipe en phase avec le vaste mouvement de contestation du pouvoir, contestation interdite aux Égyptiens ? Qui de l’antagonisme sportif ou de la solidarité politique va l’emporter ?

On sait que les supporters de foot algériens ont été à l’avant-garde de la contestation contre Bouteflika, mettant à mal le poncif éculé de « football, opium du peuple ». De nombreux joueurs et l’entraîneur de l’équipe nationale ont pris publiquement parti en faveur du mouvement de contestation. Ils ont même entonné un chant anti-régime dans les vestiaires après leur qualification pour la finale. « C’est grâce au peuple que nous sommes en finale. Sans leur appui, on ne serait sans doute pas là, on tient à leur dire merci », déclarait le capitaine algérien Riyad Mahrez au journal l’Équipe après la victoire contre le Nigéria.

Al-Sissi, de son côté, espérait redorer son blason avec l’organisation de la CAN. Le joueur vedette Mohamed Salah est la fierté d’un peuple qui n’a guère de raisons de s’enthousiasmer. Hélas, il est plus brillant à Liverpool qu’avec l’équipe nationale et la déception de la CAN est venue s’ajouter au fiasco de la Coupe du monde. Les "ultras" égyptiens ont eux aussi été à la pointe de la contestation du régime Moubarak en 2011, notamment les supporters de l’Al Ahly SC. 74 d’entre eux avaient été tués lors d’un match dans un guet-apens en 2012 à Port-Saïd, où les forces de sécurité semblaient avoir voulu se venger d’eux.

Le football a opposé l’Égypte et l’Algérie pour la qualification de la Coupe du monde 2010. Le 14 novembre 2009 se jouait la dernière journée du groupe qui devait déterminer la place qualificative. L’Algérie, avant le match, avait 3 points d’avance et devait gagner sauf si elle perdait par 2 buts d’écart. En allant au stade, le bus de l’équipe algérienne avait été caillassé par les supporters égyptiens avec la passivité évidente de la police égyptienne, d’ordinaire plus réactive. Trois joueurs avaient alors été blessés. À la 96e minute, l’Égypte marquait un 2e but, signe d’une égalité parfaite entre les deux équipes, il fallait dès lors organiser un match de barrage que l’Algérie allait gagner 4 jours plus tard à Khartoum. Entre temps, les dirigeants des deux pays avaient monté le ton. Les Algériens s’étaient pris à des intérêts économiques égyptiens en Algérie et certains d'entre eux avaient été pris à partie en Égypte. Loin de calmer le jeu, Bouteflika et Moubarak, tous les deux en difficulté politique et confrontés au problème de leur succession, montaient le ton pour essayer de rassembler le peuple derrière eux et de créer un ennemi extérieur. La rivalité était d’autant plus grande qu’il s’agissait de déterminer quel serait le seul pays représentant le monde arabe à la Coupe du monde. L’Égypte et son équipe des Pharaons se voyaient comme le phare du monde arabe pour des raisons historiques ou stratégiques : la révolte de Nasser contre la Grande-Bretagne et la France après la nationalisation du Canal de Suez déclenchant le réveil du monde arabe. Les Algériens estimaient qu’ils ne devaient leur indépendance qu’à eux-mêmes. Pour eux, après le virage pro-occidental pris par l’Égypte avec les accords de Camp David, ils représentaient le véritable nationalisme arabe – et ce malgré des liens très forts avec les États-Unis. Cette rivalité du leadership arabe se greffait sur une rivalité sportive. L’Algérie ayant privé l’Égypte d’une qualification pour la Coupe du monde 1982 et les deux équipes avaient été éliminées conjointement au profit du Sénégal pour l’édition 2002. Les Algériens rappellent également que lorsque l’équipe du FLN existait, de 1958 à 1961, préfigurant l’indépendance et permettant de montrer le drapeau algérien avant l’existence de l’État, l’Égypte avait refusé de jouer contre elle pour ne pas braquer la FIFA. Et par peur de perdre, ajoutaient les Algériens.

La sécurité des supporters algériens sera-t-elle assurée ? On peut l’espérer. Tout incident grave viendrait démentir la thèse des autorités égyptiennes selon laquelle elles tiennent fermement le contrôle du pays.

Souhaitons, en tous les cas, une belle finale entre deux magnifiques équipes, représentantes de deux peuples avec lesquels les liens affectifs, humains et historiques sont nombreux.

 

can-2019

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