Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

697 Billets

0 Édition

Billet de blog 21 juin 2019

Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

La France face à la Chine, que faire? (1/4)

Comment la France doit-elle organiser sa relation avec la Chine ? Comment faire face à la future première puissance mondiale, dotée d’un système politique bien différent et qui ne constitue ni un allié ni un rival ? Quelles sont les divergences et les convergences à prendre en compte ? En somme, comment la France peut-elle définir ses intérêts ?

Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les bénéfices stratégiques réciproques des années 1960

Les relations franco-chinoises ont longtemps été marquées, côté français, par une nostalgie des années 1960, sur laquelle Pékin sait encore parfois habilement jouer. Le général de Gaulle avait en effet reconnu la Chine populaire dès 1964, rompant avec le front commun occidental et enfreignant les consignes de Washington. À cette époque, les pays occidentaux reconnaissaient Taiwan, et non la République populaire de Chine (RPC), à l’exception du Royaume-Uni, qui, Hong-Kong oblige, n’avait pas rompu ses relations avec Pékin en 1949. La Chine continentale, pour sa part, condamnait alors la politique « révisionniste » de l’Union soviétique, l’accusant de trahir le véritable marxisme-léninisme et dénonçant la politique de détente mise en place par Moscou et Washington, qui constituait à ses yeux une concession faite à l’impérialisme. Mao Zedong fustigeait chaque jour l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et les États-Unis, un affrontement nucléaire avec ces derniers étant même parfois évoqué.

La reconnaissance de la RPC par le général de Gaulle constituait donc l’un de ses faits d’arme pour affirmer l’indépendance de la France face aux États-Unis, montrant que sur un sujet majeur, elle prenait ses décisions de façon autonome. Ces derniers – comme leurs relais d’opinion en France – l’avaient d’ailleurs bien interprété comme tel et avaient largement critiqué cette décision. « Le poids de l’évidence et de la raison pesant chaque jour davantage, la République française a décidé de déplacer ses rapports avec la République populaire de Chine, sur un plan normal, autrement dit, diplomatique […] En vérité, il est clair que la France doit pouvoir entendre directement la Chine et aussi s’en faire écouter. […] En nouant avec ce pays, cet État, des relations officielles, comme maintes d’autres nations libres l’ont fait auparavant, et comme nous l’avons fait avec d’autres pays qui subissent des régimes analogues, la France ne fait que reconnaître le monde tel qu’il est. », disait alors le général[1]. Et Washington de déclarer, au moment où les gouvernements français et chinois annonçaient, par un communiqué conjoint, l’établissement de relations diplomatiques : « Les États-Unis regrettent la décision de la France. Nous avons à plusieurs reprises, exprimé au gouvernement français nos propres raisons pour lesquelles nous considérons cette décision comme une mesure malencontreuse particulièrement à un moment où la Chine communiste encourage activement l’agression et la subversion dans le Sud-est de l’Asie et ailleurs »[2].

Pékin et Paris apparaissent alors comme les chefs de file de la lutte contre le condominium soviéto-américain et de ce qui était qualifié d’« ordre de Yalta ». Toutes deux libérées de l’emprise de leur « patron civilisationnel », Moscou pour Pékin, Washington pour Paris, elles constituent les deux « puissances nucléaires tierces », qui ont obtenu la bombe malgré les tentatives de leurs alliés respectifs de les en empêcher. Elles ont ainsi pu accéder au statut de puissance nucléaire, considéré de part et d’autre comme la condition de l’indépendance. La Chine, comme la France, a donc bâti cette indépendance contre la superpuissance qui était son allié, et non contre celle censée représentée la principale menace.

[1] Extrait du discours du général de Gaulle le 31 janvier 1964.

[2] Le Monde, 28 janvier 1964.

J'ai publié, en janvier 2019, Requiem pour le monde occidental aux éditions Eyrolles.

Cet article est à retrouver sur mon blog

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Élections italiennes : après Draghi, l’extrême droite
Journal — À Saint-Étienne, le maire, la sextape et le chantage politique
Journal — Qatar : le Mondial de la honte

À la Une de Mediapart

Journal
Un projet de loi au détriment du vivant
En pleine crise énergétique, le gouvernement présente dans l’urgence un projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire. Un texte taillé pour les industriels, et qui sacrifie la biodiversité comme la démocratie participative.
par Mickaël Correia
Journal — Éducation
Revalorisation salariale : les enseignants se méfient
Plusieurs enseignants, très circonspects sur la réalité de la revalorisation salariale promise par Emmanuel Macron, seront en grève le 29 septembre 2022, dans le cadre d’une journée interprofessionnelle à l’appel de diverses organisations syndicales. La concertation annoncée pour le mois d’octobre par le ministre Pap Ndiaye sur le sujet s’annonce elle aussi houleuse.
par Mathilde Goanec
Journal — Social
Anthony Smith, inspecteur du travail devenu symbole, sort renforcé du tribunal
Devant le tribunal administratif de Nancy ce mercredi, la rapporteure publique a demandé l’annulation des sanctions visant l’agent de contrôle, accusé par le ministère du travail d’avoir outrepassé ses fonctions en demandant que des aides à domicile bénéficient de masques en avril 2020.
par Dan Israel
Journal — Extrême droite
Extrême droite : les larmes (de crocodile) des élites libérales
Les succès électoraux de l’extrême droite, comme en Suède ou en Italie, font souvent l’objet d’une couverture sensationnaliste et de dénonciations superficielles. Celles-ci passent à côté de la normalisation de l’agenda nativiste, dont la responsabilité est très largement partagée.
par Fabien Escalona

La sélection du Club

Billet de blog
Interroger le résultat des législatives italiennes à travers le regard d'auteur·rices
À quelques jours du centenaire de l'arrivée au pouvoir de Mussolini, Giorgia Meloni arrive aux portes de la présidence du Conseil italien. Parfois l'Histoire à de drôles de manières de se rappeler à nous... Nous vous proposons une plongée dans la société italienne et son rapport conflictuel au fascisme en trois films, dont Grano Amaro, un film soutenu par Tënk et Médiapart.
par Tënk
Billet de blog
Giorgia Meloni et ses post-fascistes Italiens au pouvoir !
À l’opposé de ce qui est arrivé aux autres « messies » (Salvini, Grillo…), Giorgia Meloni et ses Fratelli d’Italia semblent - malheureusement - bien armés pour durer. La situation est donc grave et la menace terrible.
par yorgos mitralias
Billet de blog
Trop c’est trop
À tous ceux qui s’étonnent de la montée de l’extrême droite en Europe, il faudrait peut-être rappeler qu’elle ne descend pas du ciel.
par Michel Koutouzis
Billet de blog
Italie, les résultats des élections : triomphe de la droite néofasciste
Une élection marquée par une forte abstention : Le néofasciste FDI-Meloni rafle le gros de l’électorat de Salvini et de Berlusconi pour une large majorité parlementaire des droites. Il est Probable que les droites auront du mal à gouverner, nous pourrions alors avoir une coalition droites et ex-gauche. Analyse des résultats.
par salvatore palidda