« Chine-Europe : le grand tournant » - 4 questions à David Baverez

David Baverez est un investisseur, installé depuis 2012 à Hong Kong. Il est chroniqueur régulier pour l’Opinion et les Échos et l’auteur de divers ouvrages sur la Chine. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage « Chine-Europe : le grand tournant » chez Le Passeur Éditeur.

Vous êtes convaincu que le XXIe siècle va voir se construire entre la Chine et l’Europe le même pont que celui bâti au XXe entre l’Europe et les États-Unis. Pourquoi ?

Le véritable défi planétaire du XXIe siècle est celui de l’explosion démographique. Et le vrai message de la crise du Covid est que nous passons d’un monde de 700 millions de privilégiés occidentaux – américains et européens – à une planète de 8 milliards d’habitants. D’où la nécessité d’inventer un nouveau mode de vie, sans quoi les prochaines crises seront environnementales ou alimentaires. D’où le nécessité d’un nouveau modèle économique fondé sur la notion de partage, grâce à l’accélération de la digitalisation. La Chine, fédérant près de 20 % de la population mondiale, est en avance pour penser et mettre en œuvre ces nouveaux schémas de développement : elle cherche à résoudre les problèmes des 90 % de pauvres mondiaux – grâce à des schémas de partage du type BlaBlaCar – quand les États-Unis continueront d’exceller dans les « problèmes » des riches – avec des modèles à la Uber. L’Europe va ainsi découvrir tout au long du XXIe siècle sa complémentarité avec la Chine et la Chine, pour échapper au « piège du revenu moyen », a besoin de la productivité européenne ; l’Europe excelle dans l’invention face à l’inconnu alors que l’empire du Milieu prospère de l’optimisation du connu ; enfin, Chine et Europe, toutes les deux héritières de civilisations millénaires, sont les plus aptes à inventer le mode de vie du XXIe siècle. 

Pourquoi voyez-vous dans le sigle PCC « Parti de la Civilisation chinoise » et non « Parti communiste chinois » ?

Voir le PCC souffler ses cent bougies et toujours exercer le pouvoir reste pour nous, Occidentaux, une énigme ! Il apparait bien que ce Parti communiste n’est pas comme les autres. Dans son ouvrage de référence « The Party », Richard McGregor avait fort bien souligné comment le PCC s’inscrit dans la tradition chinoise, selon laquelle 5 % de « mandarins » ont toujours dirigé les 95 % restant de la population. La longévité du Parti s’explique par les affrontements internes entre les différentes factions, à l’extrême opposé de la perception monolithique prévalant en Occident : « clique » de Shanghai contre Ligue de la Jeunesse Communiste, modèle de développement du Guangdong contre celui de Chongqing, entreprises étatiques contre secteur privé, barons locaux contre pouvoir central… Autant de luttes fratricides maintenues dans la plus grande opacité, mais qui débouchent chaque décennie depuis quarante ans sur une profonde refonte du modèle de développement, dès lors qu’il a atteint ses limites. Cette capacité à se réinventer dans un cadre pourtant apparemment totalement rigide reste un des paradoxes de la civilisation chinoise les moins bien compris en Occident.

Pour vous, les réseaux sociaux chinois permettent tout autant une approche « responsive » que répressive, qu’entendez-vous par cela ?

L’élément sans doute le plus difficile, pour nous Occidentaux, à appréhender dans le récent développement chinois est l’émergence pour la première fois, en seulement vingt ans, d’une opinion publique grâce aux réseaux sociaux. L’équipe précédente de Jintao-Jiabao n’avait clairement pas saisi les conséquences du phénomène. Le génie tactique de Xi Jinping aura été de comprendre du Printemps arabe qu’il était trop tard pour museler cette opinion publique naissante, qu’il valait mieux la tourner à son avantage en analysant quotidiennement son évolution, de manière à en prévenir tout mécontentement. D’où cette situation paradoxale, où la dictature chinoise tire sa légitimité auprès de sa population de sa capacité à prendre en considération ses doléances. Et devenir ainsi de manière surprenante la seule « démocrature » du globe à délivrer un développement économique tout en conservant un total contrôle politique. C’est ainsi qu’il faut lire les récentes évolutions règlementaires vis-à-vis des géants de l’internet chinois, où le gouvernement est bien décidé à éviter tout contre-pouvoir potentiel comme celui des GAFA en Occident. Reste à voir comment concilier ce contrôle politique accru avec la capacité d’innovation inhérente à ce secteur, entièrement entre les mains d’acteurs privés.   

Le vrai dictateur chinois ne serait pas Xi Jinping, mais le « jeune consommateur » ?

Le paradoxe de la Chine tient au fait que si, démographiquement, elle parait rapidement vieillissante, elle est, pour un exportateur occidental de produits de consommation, le pays le plus jeune au monde ! Près de la moitié de la consommation est appelée à provenir des Millennials et de la « Génération Z », riches de l’épargne accumulée par les deux générations précédentes. Ces enfants uniques, gâtés par les grands-mères, au sentiment nationaliste de plus en plus aiguisé, souffrent cependant du fardeau familial « 1-2-4 » (un enfant, deux parents, quatre grands-parents) des deux générations précédentes à porter. Ces « jeunes princes » cherchent donc une échappatoire dans une hybridité virtuelle, passant en moyenne quatre heures par jour sur les réseaux sociaux à la recherche d’une nouvelle identité reposant sur le « je dépense, donc je suis ». C’est là, pour nos meilleures marques occidentales, l’opportunité d’offrir virtuellement à ce jeune consommateur chinois les « friends and family » qui lui font cruellement défaut. La versatilité et l’insatiabilité de cette jeunesse obligent cependant à un constant renouvellement, alimenté par l’industrie des « influenceurs », ces « Key Opinion Leaders » devenus de réels dictateurs pour les marques occidentales.    

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Cet article est également disponible sur mon blog.

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