Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

668 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 sept. 2017

Qui sont les “États voyous”?

Lors de son discours devant l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU) du 19 septembre 2017, Donald Trump a remis au goût du jour le concept « d’États voyous », en évoquant la Corée du Nord, l’Iran, la Syrie et le Venezuela.

Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce « concept » ne repose sur aucune substance réelle et avait été relégué au musée de l’Histoire pendant les années Obama. Forgé par Antony Lake, alors conseiller du président Bill Clinton pour la Sécurité nationale, il désignait les États manifestant une « incapacité chronique à traiter avec le monde extérieur », autrement dit ceux qui tentaient d’acquérir des armes de destruction massive, soutenaient des groupes terroristes, maltraitaient leur population ou étaient hostiles aux États-Unis. Cette expression a été remplacée par Madeleine Albright, Secrétaire d’État de Bill Clinton de 1997 à 2001, par « États préoccupants » (States of concern). Ces derniers représenteraient un danger en ne respectant pas les règles établies de la société internationale. Ils pouvaient donc, de ce fait, être sanctionnés.

Dès son entrée en fonction, George W. Bush rétablit l’appellation d’« État voyou ». Bien que non officielle, la liste ne laissait aucun doute sur les États visés. Il s’agissait de la Libye, de Cuba, de la Corée du Nord, de l’Irak, de l’Iran et de la Syrie. Parmi les critères officieux figuraient le caractère dictatorial du régime, sa participation à la prolifération des armes de destruction massive ou les atteintes à la sécurité internationale.

Mais le concept d’« État voyou » pose différents problèmes. Qui en fixe les critères et les sanctions ? Il apparaissait rapidement que seuls les États-Unis pouvaient déterminer la culpabilité et se réservaient le droit, selon les circonstances, de sanctionner ou non. La nature des infractions n’était pas davantage définie : la totalité des dictatures n’y apparaissait pas, loin de là. Les pires pouvaient même y échapper, de même que certains pays nucléaires officieux comme l’Inde, le Pakistan ou Israël. Les atteintes à la sécurité internationale pouvaient également être interprétées de manière très différente. Ce qui fait réellement basculer dans la catégorie « État voyou » est, dans les faits, l’opposition à la politique extérieure américaine.

En janvier 2002, G.W. Bush proclamait officiellement une liste de trois pays formant « l’Axe du mal » (Axis of Evil) : Irak, Iran et Corée du Nord. On connaît la suite. Le discours et la guerre d’Irak ont largement contribué à convaincre le régime nord-coréen que sa survie dépendait de sa force nucléaire plus que de la charte de l’ONU.

Cette notion ressurgit ainsi dans la bouche du président D. Trump. Mais il convient de se demander si les États-Unis, qui restent à l’écart de nombreux textes internationaux (Cour pénale internationale, Traité d’interdiction des mines antipersonnel, dénonciation de l’accord de Paris sur le climat, etc.), ont lancé la guerre illégale d’Irak en 2003 et ont créé le camp de Guantanamo, sont les mieux placés pour établir une liste d’« État voyou ». En effet, le voyou est celui qui ne respecte pas la loi officielle, mais établit, lui-même, la sienne, ce que font très souvent les États-Unis. D. Trump conçoit son pays comme ayant une destinée manifeste, au-dessus des lois, voire comme étant seuls à pouvoir les édicter. Le multilatéralisme ne faisant pas partie de son vocabulaire, les rivaux ou opposants deviennent des hors-la-loi. Le problème de cette conception n’est pas seulement son caractère immoral, mais sa dangerosité, au sein d’un monde qui n’est pas unipolaire.

Depuis l’origine, ceux qui ont évoqué les « États voyous », loin d’avoir un comportement de gentlemen, ont été à l’origine de bien des désordres, voire des catastrophes.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Diplomatie
Macron passe la diplomatie française à la sauce « libérale »
Sous prétexte d’accroître la « mobilité interne » au ministère des affaires étrangères, la réforme prévue par Emmanuel Macron permettra d’offrir des postes d’ambassadeur à des amis politiques ou des cadres du monde des affaires qui ont rendu des services. Tout en réglant son compte à un corps diplomatique que l’Élysée déteste.
par René Backmann
Journal — France
Fausse rétractation de Takieddine : sur la piste d’un « cabinet noir » au service de Sarkozy
L’enquête sur l’interview arrangée de Ziad Takieddine révèle les liens de plusieurs mis en cause avec le clan Sarkozy et leur volonté de « sauver » l’ancien président, mais aussi ses anciens collaborateurs, Brice Hortefeux et Thierry Gaubert, également mis en examen dans l’affaire libyenne.
par Karl Laske et Fabrice Arfi
Journal — Terrorisme
Les confidences du commissaire des services secrets en charge des attentats du 13-Novembre
Le commissaire divisionnaire SI 562 – le nom de code le désignant – a dirigé la section chargée des enquêtes judiciaires liées au terrorisme islamique à la DGSI, entre 2013 et 2020. Il offre à Mediapart une plongée inédite dans les arcanes du service de renseignement.
par Matthieu Suc
Journal — Justice
À Marseille, des juges font reculer l’incarcération à la barre
L’aménagement de peine, par exemple le bracelet électronique, prononcé dès le jugement, est une possibilité qui n’avait jamais décollé avant 2020. Mais à Marseille, la nouvelle réforme de la justice et la volonté d’une poignée de magistrats ont inversé la tendance. Reportage.
par Feriel Alouti

La sélection du Club

Billet de blog
La comédie des catastrophes
Au Théâtre de la Bastille, le collectif l'Avantage du doute dresse un hilarant portrait de la société contemporaine pour mieux en révéler ses maux. De l’anthropocène au patriarcat, de la collapsologie aux comédiennes mères ou non, du besoin de tendresse des hommes, « Encore plus, partout, tout le temps » interroge les logiques de puissance et de rentabilité par le biais de l’intime.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Un poète palestinien : Tawfik Zayyad
Cette poésie simple, émouvante, populaire et tragique a circulé d'abord sous les tentes des camps de réfugiés, dans les prisons avant d'être lue, apprise et chantée dans toute la Palestine et dans tout le monde arabe.
par mohamed belaali
Billet de blog
La chanson sociale, comme levier d’empowerment Bernard Lavilliers en concert
Dans la veine de la chanson sociale française, l’artiste Bernard Lavilliers transmet depuis plusieurs décennies la mémoire longue des dominés, leurs souffrances, leurs richesses, la diversité des appartenances et propose dans ses narrations festives et musicales. Balzac disait que «Le cabaret est le Parlement du peuple ». En quoi la chanson sociale est-elle un levier de conscience politique ?
par Béatrice Mabilon-Bonfils
Billet de blog
La clique de « Kliniken » vue par Julie Duclos
Quinze ans après Jean-Louis Martinelli, Julie Duclos met en scène « Kliniken » du dramaturge suédois Lars Noren. Entre temps l’auteur est décédé (en 2021), entre temps les guerres en Europe ont continué en changeant de pays. Immuable, la salle commune de l’hôpital psychiatrique où se déroule la pièce semble jouer avec le temps. Troublant.
par jean-pierre thibaudat