Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

719 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 avr. 2016

Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

«Pourquoi perd-on la guerre?» - Trois questions à Gérard Chaliand

Stratégiste, géopoliticien, Gérard Chaliand est un observateur engagé des conflits irréguliers sur quatre continents. Il répond à mes question à l’occasion de la parution de « Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental », aux éditions Odile Jacob.

Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En forte infériorité numérique, les Occidentaux ont néanmoins gagné la guerre durant la colonisation et, en supériorité technologique et numérique, ils les ont toutes perdues dans la période récente. Comment expliquer ce paradoxe ?

Ce paradoxe apparent s’explique historiquement. Au XIXe siècle, la Révolution industrielle permet un bond en avant des Européens, qui est incompréhensible pour les sociétés afro-asiatiques, d’autant plus que celle-ci est préparée par le mouvement des idées depuis le XVIIIe siècle. Les sociétés asiatiques, bien que plus avancées, sont subjuguées par l’irruption brutale de l’Europe, origine du véritable choc de civilisations de l’époque contemporaine. Celles-ci tendent à se réfugier comme recours dans le religieux (comme les musulmans) ou la morale (comme les confucéens), mais elles sont divisées, sans cohésion nationale (cette idée nouvelle étant inconnue) et, du point de vue militaire, sans sanctuaire et sans soutien extérieur, deux facteurs indispensables dans le cadre des guérillas.

Par la suite, les élites urbaines qui parlent peu ou prou la langue du colonisateur ou de l’adversaire, cherchent à imiter les institutions de celui-ci (parti, parlement, constitution, république, révolution jeune turque 1908, république chinoise 1910). En vain. Il faudra s’emparer de l’idée nationale et la retourner contre les Européens. Ce processus a lieu entre la Première et la Seconde Guerre mondiale, notamment « grâce » aux défaites infligées par les Japonais en 1942-43 en Asie aux Européens et à l’idéologie marxiste-léniniste très mobilisatrice. Ce processus avait été entamé en Chine par Mao qui transforme la guérilla en véritable guerre révolutionnaire dont le but est de s’emparer du pouvoir à travers la mobilisation des populations par les cadres, via la persuasion et/ou la coercition. Cet exemple est suivi par les Vietnamiens et l’aide extérieure est souvent fournie par l’Union soviétique.

En réalité, le prestige des Européens est perdu lors des occupations japonaises et l’esprit du temps se modifie de façon décisive. Le racisme ne peut plus être défendu (défaite de l’Allemagne hitlérienne), le droit à l’auto-détermination est accordé (1948), le colonialisme des Européens est condamné (les Américains y sont hostiles) et les luttes de libérations se multiplient. La France, pour sa part, livre en Indochine et en Algérie des combats retardateurs.

Les troupes coloniales étaient immergées dans la population locale. Les troupes actuelles sont « bunkerisées ». Est-ce la raison de ce changement ?

Bien sûr, les troupes coloniales étaient immergées dans les pays dominés. Les officiers -  comme les troupes - restaient présents des années et connaissaient le terrain et les coutumes locales, sinon les cultures.

Aujourd’hui, la rotation des troupes est "au mieux" d’une année depuis la guerre du Vietnam, souvent moins pour les forces spéciales, avec pour souci premier de ne pas avoir de pertes, ce qui tend à créer une mentalité de « bunker ». En dehors des opérations « coup de poing » on est plus gibier que chasseur. Et il faut noter que l’asymétrie la plus importante est non pas dans les armes ou la technologie mais dans l'idéologie. C’est l’Autre qui est intensément motivé.

Faut-il, dès lors, éviter toute intervention militaire occidentale sur des théâtres extérieurs ?

Les modifications dans les rapports démographiques dont nous n’avons pas encore pleinement pris conscience ; jouent leur rôle dans le paradoxal « zéro mort ». Il ne faut pas intervenir à tort et à travers sans connaissance du milieu concerné et sans une perspective politique destinée à créer une solution favorable justifiant l’investissement militaire.

À cet égard, la guerre d’Irak (2003), qui était une guerre de choix destinée à remodeler le « Grand Moyen-Orient », s’est révélée un fiasco, dû aux erreurs des néo-conservateurs qui s’imaginaient être omnipotents. « L’État islamique » est en grande partie le résultat de cette guerre de choix à laquelle étaient opposés bien des secteurs de l’establishment, notamment au Département d’État.

Que dire du désastre du conflit libyen dont les dégâts collatéraux dans la zone sahélo-saharienne sont essentiellement à la charge de la France ? Un engagement militaire est en principe destiné à déboucher sur une paix favorable.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Politique
À La France insoumise, le flou de la réorganisation suscite des inquiétudes
Si des garanties sont données aux militants insoumis en vue d’améliorer l’implantation locale du mouvement, la composition de la nouvelle direction, restée jusque-là à la discrétion d’une poignée de cadres, fait craindre de mauvaises surprises.
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle
Journal — Éducation et enseignement supérieur
Une école plus si obligatoire
Pour faire face à la menace de coupures d’électricité cet hiver, le gouvernement a brandi une possible fermeture des écoles le matin, au coup par coup. Cette politique repose, trois ans après l’épidémie de Covid, la question de l’obligation d’instruction des enfants, un principe sans cesse attaqué.
par Mathilde Goanec
Journal — Énergies
EDF face aux coupures d’électricité : la débâcle énergétique
Jamais EDF ne s’était trouvée en situation de ne pas pouvoir fournir de l’électricité sur le territoire. Les « éventuels délestages » confirmés par le gouvernement attestent la casse de ce service public essentiel. Pour répondre à l’urgence, le pouvoir choisit la même méthode qu’au moment du Covid : verticale, autoritaire et bureaucratique.
par Martine Orange
Journal
Les gueules noires du Maroc, oubliées de l’histoire de France
Dans les années 1960 et 1970, la France a recruté 80 000 Marocains pour travailler à bas coût dans les mines du Nord et de la Lorraine. La sociologue Mariame Tighanimine, fille d’un de ces mineurs, et la journaliste Ariane Chemin braquent les projecteurs sur cette histoire absente des manuels scolaires. 
par Rachida El Azzouzi

La sélection du Club

Billet de blog
Mourir en démocratie — La fin de vie, une nouvelle loi ? (le texte)
Les soins palliatifs, et donc la sédation, ont désormais des alliés ne jurant que par eux pour justifier l’inutilité d’une nouvelle loi. Mais les soins palliatifs, nécessaires, ne sont pas une réponse à tous les problèmes. Si c'est l'humanité que l'on a pour principe, alors l'interdit actuel le contredit en s'interdisant de juger relativement à des situations qui sont particulières.
par Simon Perrier
Billet de blog
Fin de vie : faites vivre le débat sur Mediapart
En septembre dernier, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a rendu un avis qui rebat les cartes en France sur l'aide active à mourir, en ouvrant la voie à une évolution législative. Conscient que le débat autour de la fin de vie divise la société, le président de la République lance un débat national. Nous vous proposons de le faire vivre ici.
par Le Club Mediapart
Billet de blog
Fin de vie, vite
Le Comité Consultatif National d’Éthique considère « qu’il existe une voie pour une application éthique d’une aide active à mourir, à certaines conditions strictes, avec lesquelles il apparait inacceptable de transiger ». Transigeons un peu quand même ! Question d’éthique.
par Thierry Nutchey
Billet de blog
Récit d'une mort réussie
Elle avait décidé de ne plus souffrir. En 2002, La loi sur l'euthanasie venant d'être votée aux Pays-Bas elle demanda à être délivrée de ses souffrances.
par françois champelovier