«La société du sans contact» - 3 questions à François Saltiel

Journaliste, réalisateur et producteur, François Saltiel officie notamment au sein de l’émission quotidienne 28’ sur Arte. Il répond à mes questions à l'occasion de la parution de son ouvrage "La société du sans contact – Selfie d’un monde en chute" aux éditions Flammarion.

Journaliste, réalisateur et producteur, François Saltiel officie notamment au sein de l’émission quotidienne 28’ sur Arte. Il répond à mes questions à l'occasion de la parution de son ouvrage La société du sans contact – Selfie d’un monde en chute aux éditions Flammarion.

Est-il inéluctable d’être victime des réseaux sociaux, soumis à une société de l’exposition et à notre désir « d’extimité » ?

Lorsqu’un utilisateur se prête au jeu proposé par les réseaux sociaux, il y a de forte chance qu’il tombe dans une sorte d’engrenage qui l’encourage à vouloir y être toujours plus présent. Nous pouvons donc considérer qu’il en devient victime car il y consacrera beaucoup plus de temps qu’il ne l’aurait souhaité au départ. D’une certaine manière, il perd une maitrise de sa liberté d’attention et le bénéfice attendu à moyen ou long terme ne sera pas à la hauteur de l’investissement. James Williams, ancien stratège de chez Google, devenu l’un des repentis de la Tech a eu une phrase très pertinente à ce sujet : « sur son lit de mort, personne ne se dit, j’aurai aimé passer plus de temps sur Facebook ».  Les réseaux sociaux développent quantité d’outils qui reposent sur les neurosciences afin d’exploiter les failles du cerveau humain. Le recours systématique aux notifications d’un rouge vif nourrit une fausse urgence de nos échanges connectés, les fils d’actualité que l’on déroule d’un pouce ne dispose d’aucun « signaux de fin », ils sont à l’image d’une route infinie sans panneau STOP ni garde-fou. Les réseaux sociaux entretiennent constamment notre pulsion narcissique, celle qui nous pousse dès le plus jeune âge à vouloir être regardé, admiré et aimé. Nous avons besoin de ce regard de l’autre car il permet de nous construire. Mais cette pulsion peut être destructrice si on la sollicite 24h sur 24. Les réseaux nous poussent à partager chaque instant de notre existence, du réveil au coucher. Ils nous offrent aussi la vie des autres en partage, ce qui suscite chez nous le reflexe parfois malsain de la comparaison. La vie des autres est toujours plus belle surtout lorsqu’elle est magnifiée par les filtres d’Instagram. En 2018, l'institut de sondage américain Pew Research Center relevait que 37% des adolescents redoutent de poster un contenu qui pourrait récolter moins de « likes » et de commentaires que ceux des autres. Les « likes » deviennent le compteur de la popularité par excellence et donc du pouvoir de séduction. Toute cette attention portée à la publication représente autant de moments perdus pour les vacances de l'esprit. Poussé à l'extrême, ce comportement de mise en scène donne l'impression trompeuse que nos instants de bonheur n'auraient jamais existé s'ils n'avaient pas été publiés. Pour le psychiatre Serge Tisseron, les réseaux sociaux favorisent notre désir d'« extimité », soit la diffusion de contenus jusque-là invisibles ou circonscrits à la sphère privée, et « si les gens veulent extérioriser certains éléments de leur vie, c'est pour mieux se les approprier en les intériorisant sur un autre mode grâce aux échanges qu'ils suscitent avec leurs proches ». Il ne faut pas s’y tromper, ces outils ne sont pas neutres si nous ne sommes pas capable d’y mettre de la distance, il nous pousse naturellement vers d’inéluctables chemins glissants.

Qu’entendez-vous par « ludictature », comme vous définissez la Chine ?

La « ludictature » pourrait se résumer par la formule : « utiliser le jeu pour mieux régner ». La Chine expérimente depuis 2014 dans plusieurs villes le système du crédit social qui repose en partie sur cette formule gagnante. Ce système voudrait faire du 1,4 milliard d'habitants des citoyens exemplaires. De loin, cela pourrait ressembler à un jeu grandeur nature où l’usager chercherait les récompenses et l'approbation des autres. Mais les sanctions encourues ne sont malheureusement pas fictives. L'idée du régime est en effet d'installer un système de contrôle sur un mode ludique, enfin un jeu aux règles perverses qui repose sur deux principes : sanction et humiliation. Les citoyens concernés se rendent fébrilement en mairie pour retirer à une borne automatique une fiche d'état de leur situation. Sous un certain seuil de points, ils perdent certains de leurs droits, dont la possibilité de voyager. Ils peuvent être empêchés de postuler à certains postes, de prétendre à un logement ou de récupérer un compte épargne. À l'inverse, les citoyens modèles qui ont participé bénévolement à des travaux collectifs, œuvré pour le Parti ou dénoncé une incivilité sont érigés en héros avec leurs portraits affichés dans les rues en grand format. Ceux qui se retrouvent en bas du classement ont même droit à une petite humiliation, leurs visages et leurs noms tournent en boucle à la vue de tous sur les écrans des cinémas ou sur les stations de bus. La « ludicature » permet également d’adoucir l’acte de délation et de mettre chaque citoyen sous le contrôle d’un autre. Mais attention, il ne faut pas se méprendre, ces pratiques ne sont pas réservées exclusivement à la Chine. En 2017, au sein d'un des plus grands entrepôts français situé dans le nord du pays à Lauwin-Planque, Amazon a fait jouer un drôle de jeu à son millier d'employés et ses intérimaires recrutés pour le rush de Noël. Il était intitulé le « Safety Fun Game ». Le jeu encourageait l'employé à dénoncer ses collègues pour gagner des points. L'employé devait spécifier sur un bulletin les incidents ou les manquements aux règles de sécurité de ses managers. Il révèle ainsi l'identité du fautif, la sienne, et délivre le coupon au manager défaillant pour obtenir un point. L'accumulation des points permet ensuite l'attribution de petits cadeaux, histoire de récompenser ce bel esprit d'entreprise. La « ludictature » suscite donc la défiance et la division au sein d’une population, c’est un jeu dangereux ou seul son organisateur en ressort vraiment gagnant.

Les GAFAM vont-elles selon-vous supplanter les États ?

D’une certaine manière les GAFAM sont déjà au dessus des États, ils ont joué un rôle majeur dans l’influence de l’opinion, Facebook aura été un acteur de la victoire Trumpienne de 2016. Ils se sont rendus coupable d’instrumentalisation par la Russie via l’agence Cambridge Analytica. Ils disposent de moyens d’écoute et de surveillance à faire rougir les meilleurs services de sécurité de la planète. Edward Snowden l’a prouvé en révélant en 2013 la surveillance massive opérée par le gouvernement grâce aux méga données piochées chez les GAFAM. Et dans la récente période de confinement que nous venons de traverser, Amazon est apparu comme le sauveur, celui qui permet à la population de pouvoir continuer à se vêtir, se nourrir et se divertir. Même l’École a du se résoudre à utiliser des applications comme Zoom ou Microsoft Teams pour assurer un enseignement à distance. Sous leur apparente concurrence, les grands patrons des GAFAM se revendiquent en partie de la philosophie libertarienne qui a terme cherche à éliminer un État jugé « castrateur » pour d’affranchir de sa fiscalité et imposer leur propre loi. De la sécurité intérieure à l’éducation en passant par le pouvoir de battre monnaie, les GAFAM cherche à déposséder l’Etat de ses fonctions régaliennes. Google transcende les frontières et s’impose dans chaque coin de la planète, idem pour Netflix qui devient le maitre d’un spectacle audiovisuel mondial et je ne parle pas des 2,6 milliards d’utilisateurs de Facebook. Google tente de privatiser certains quartiers comme à Toronto pour imposer ses « Google cities », Peter Thiel croit en la mise en place d’îles flottantes dans les eaux internationales pour s’affranchir d’une régulation étatique. En fait il ne manque qu’une Terre aux GAFAM. Vous comprenez mieux pourquoi ils sont nombreux, de Jeff Bezos à Elon Musk, à se jeter à corps perdu dans la conquête spatiale. D’ailleurs des documents internes de Space X révèlent que l’entreprise chercherait à imposer son propre système législatif s’il parvenait à mettre en premier un pied sur la planète Mars. Evidemment nous sommes encore loin de la planète rouge mais l’idée est bel est bien en marche !

 

couv-saltiel

Cet article est également disponible sur mon blog.

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