Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

669 Billets

0 Édition

Billet de blog 31 janv. 2019

« Ces cons de journalistes » - 3 questions à Olivier Goujon

Olivier Goujon est photoreporter. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage « Ces cons de journalistes » aux éditions Max Milo.

Pascal.Boniface
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les médias sont l’objet de critiques tous azimuts, mais vous décrivez plutôt un secteur dans une situation catastrophique, quelles en sont les raisons ?

Crise de confiance, disparition du reportage, prégnance de la communication, confusion de l’information et du divertissement, passage raté sur l’internet, illusion du gratuit, primat de l’urgence sur la vérification de l’info, lois stériles ou spécieuses, je détaille les raisons de la crise dans le livre, mais la matrice, c’est l’application forcenée - je ne dis pas « organisée », ce n’est pas un complot, c’est simplement le sens naturel d’une politique économique déréglementée - d’un système néolibéral à un secteur stratégique de la démocratie. Avec d’autres modalités, mais des enjeux proches, on fait subir le même traitement à l’école, qui est l’autre pilier de la liberté et de l’émancipation.

On est devant un paradoxe fondamental : la charge de l’information repose toujours plus lourdement sur une population journalistique toujours plus précaire, à laquelle on réclame pourtant toujours plus de déontologie, d’investissement et d’originalité. C’est simplement une équation impossible.

Il faut être vigilant, car la disparition des corps intermédiaires et des modes classiques de revendication (on a vu en 2017 avec le Code du travail et la SNCF que la grève perd en efficacité)  associée à la précarisation de la classe moyenne et à la peur du déclassement, créer une situation d’extrême tension que l’habillage communicationnel n’apaise pas. Quand on appelle la directive Macron qui empêche les salariés d’accéder aux Prudhommes « Loi pour l’égalité des chances économiques », les gens comprennent que c’est un enfumage et la colère monte.

Les journalistes sont moins bien payés, moins stabilisés professionnellement qu’auparavant, vous décrivez une situation apocalyptique, l’est-elle vraiment ?

Je n’emploie pas ce mot. Je décris une situation de fragilisation très inquiétante d’une corporation essentielle à la préservation de nos libertés. La précarisation du métier, la disparition du salariat, la mise en danger des « producteurs d’info », ne sont pas compatibles avec un exercice libre, équilibré et approfondi du métier de journaliste.

Dans les années 2000, on considérait que la condition de ressource pour accéder à la carte de presse, c’était le SMIC, aujourd’hui, de l’aveu même des membres de la commission, on donne des cartes à 400 ou 500 € mensuels. Je le comprends, car c’est un moyen d’aider ces journalistes en difficulté, mais on est dans le déni quand la même commission se félicite que les effectifs ne baissent pas. Si on appliquait les critères des années 2000, on aurait des milliers de journalistes encartés en moins et verrait le gouffre.

La fragilisation sociale s’inscrit dans un contexte plus global de prolétarisation du tertiaire culturel décrit par exemple par Sara Abdenour ou Olivier Pilmis, qui sont cités dans le livre. On peut en faire une lecture marxiste : la mise en instabilité des journalistes, mais aussi des intermittents, des chercheurs ou des documentalistes, donne naissance à une « armée de réserve » docile et corvéable au service d’un pouvoir néo-libéral qui ne tarit pas d’éloges à son sujet et se multiplie en déclarations de façades et en tweets enflammés, mais qui, en pratique, lui scie les pattes en saccageant le Code du travail, en produisant des lois limitant leur autonomie ou leur liberté (typiquement lois fake news et secret des sources), en limitant les recours prudhommaux par des artifices administratifs ou même en intervenant directement par les biais de communication institutionnelle, les bureaux de presse ou les services de comm’ sur la production d’info.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe plus d’espaces de liberté, mais que la tendance est clairement au contrôle de l’information.

Dans ce contexte, l’argument de l’alarmisme sert toujours le pouvoir, les groupes et les lobbies : « Ce n’est pas si grave que vous le dites ! », « Vous exagérez ! » etc. C'est une manière de prévenir la vigilance citoyenne ou sociale, d’annihiler toute résistance par anticipation. Un exemple : on nous dit que les nouvelles formes de rémunération du travail, l’autoentreprise, la facturation, la priorité donnée à la tractation commerciale, ne vont pas détruire le salariat, mais permettre de diminuer le chômage en ouvrant des perspectives à côté du salariat en CDI. C’est spécieux et objectivement faux : ces nouvelles formes vont sans cesse gagner du terrain, car elles sont favorables aux employeurs qui ne voient d’ailleurs pas plus loin que le bout de leurs nez, car elles ne peuvent lui être favorables à long terme, mais seule la rentabilité immédiate compte, mais quand le salariat aura disparu, elles seront le seul horizon. C’est maintenant qu’il faut résister, dans le journalisme comme dans d’autres secteurs.

Que faire pour redresser la barre ?

« Retisser le lien de confiance » c’est l’expression à la mode, mais je ne sais pas ce que cela signifie, en tout cas pas dans la bouche d’éditorialistes paresseux et connivents en place depuis 35 ans. Faire place au journalisme participatif (sans pour autant considérer que tout le monde est journaliste),  rompre avec la reproduction sociale, interdire aux financiers de posséder des journaux et décider, au contraire, qu’ils appartiennent aux journalistes, créer un conseil de déontologie, conforter un fort pôle public d’information, que l’Europe nous envie, au lieu de sans cesse tirer dessus à boulets rouges, défendre la loi Cressard qui donne un statut au journaliste et oblige les employeurs à le payer en salaire. Ce sont des pistes. Cela demande des décisions politiques.

Cet entretien est également disponible sur mon blog

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Pouvoir d'achat
« Et Macron, il pense aux familles nombreuses quand tout augmente ? »
En avril 2022, selon l’Insee, les prix des produits de grande consommation vendus dans la grande distribution ont augmenté de 1,3 %. Une hausse des prix que subissent de plein fouet les plus modestes. À Roubaix, ville populaire du nord de la France, la débrouille règne.
par Faïza Zerouala
Journal — France
Violences conjugales : Jérôme Peyrat finalement contraint de retirer sa candidature
L’ancien conseiller d’Emmanuel Macron, condamné pour violences conjugales, renonce à la campagne des législatives. La défense catastrophique du patron de LREM, Stanislas Guerini, a accéléré les choses. 
par Ellen Salvi
Journal — Politique
Le député PS de Charente Jérôme Lambert logé chez un bailleur social car « les loyers sont trop chers à Paris »
Le député Jérôme Lambert, tout juste désinvesti par la Nupes et désormais candidat dissident pour les élections législatives en Charente, vit dans un logement parisien de 95 m2 pour 971 euros par mois. « Être logé à ce prix-là à Paris, j’estime que c’est déjà cher », justifie l’élu qui n’y voit rien de « choquant ».  
par David Perrotin
Journal
Affaire Jérôme Peyrat : « Le problème, c’est qu’ils s’en foutent »
Condamné pour violences conjugales en 2020, Jérôme Peyrat a fini par retirer sa candidature aux élections législatives pour la majorité présidentielle à deux jours de la date limite. Il était pourtant toujours soutenu par les responsables de La République en marche, qui minimisent les faits.
par À l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Une fille toute nue
[Rediffusion] Une fois de plus la « culture » serait en danger. Combien de fois dans ma vie j’aurais entendu cette litanie… Et ma foi, entre ceux qui la voient essentielle et ceux qui ne pas, il y a au moins une évidence : ils semblent parler de la même chose… des salles fermées. Les salles où la culture se ferait bien voir...
par Phuse
Billet de blog
Entretien avec Ava Cahen, déléguée générale de la Semaine de la Critique
La 61e édition de la Semaine de la Critique se déroule au sein du festival de Cannes du 18 au 26 mai 2022. La sélection qui met en avant les premiers et seconds longs métrages, est portée pour la première fois cette année par sa nouvelle déléguée générale Ava Cahen qui défend l'amour du cinéma dans sa diversité, sa réjouissante monstruosité, ses émotions et son humanité.
par Cédric Lépine
Billet de blog
Le générique ne prédit pas la fin
Que se passe-t-il lorsque le film prend fin, que les lumières de la salle de cinéma se rallument et qu’après la séance, les spectatrices et spectateurs rentrent chez eux ? Le film est-il vraiment terminé ? Le cinéma vous appartient. Le générique ne prédit pas la fin. Il annonce le début d’une discussion citoyenne nécessaire. Prenez la parole, puisqu’elle est à vous.
par MELANIE SIMON-FRANZA
Billet de blog
images écrans / images fenêtres
Je ne sais pas par où prendre mon film.
par Naruna Kaplan de Macedo