Les États-Unis sont-ils une « vraie démocratie » ?

Dans son livre important et posthume, la brillante américaniste Naomi Wulf (1964-2012) déconstruit la bible du libéralisme occidental, De la Démocratie en Amérique (1835-1840) d'Alexis de Tocqueville, en lui opposant le regard politique du penseur et pasteur Orestes Brownson.

Cette recension a été publiée par L'Humanité le jeudi 24 mai 2018., et est en accès libre sur le site du journal.

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Les États-Unis sont-ils une « vraie démocratie » ? Cette question se pose plus que jamais depuis l’élection du milliardaire Donald Trump à la tête de ce pays. La brillante américaniste Naomi Wulf (1964-2012) n’aura pas connu ce récent avatar autoritaire du néolibéralisme américain, mais son livre important nous montre que, loin d’être une anomalie, le cynique appel au « peuple » de ce démagogue s’inscrit dans une longue tradition ancrée dans la révolution anticoloniale (1776) et les ambiguïtés de la « jeune République » du président Andrew Jackson (1829-1837).

Depuis deux siècles, l’idéologie libérale transatlantique s’est trouvé une nouvelle bible : les souvenirs de voyage d’un Français de 25 ans, Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1835-1840). Cet ouvrage assène sans preuve que la République fédérale américaine est le modèle absolu de la démocratie représentative occidentale et le meilleur des mondes possible : imparfaite certes, mais perfectible, la première démocratie au monde à pratiquer le suffrage universel (sauf les femmes, les esclaves noirs et les Indiens) contiendrait en elle-même les ressources suffisantes pour guérir ses propres maux.

L’ouvrage de Naomi Wulf fera date parce qu’il déconstruit définitivement le mythe tocquevillien : sa minutieuse reconstitution des débats politiques contemporains de la naissance de l’Amérique industrielle et capitaliste fait apparaître au contraire que les impasses actuelles de ce régime avaient déjà été relevées par un observateur engagé d’alors, le pasteur Orestes Brownson (1803-1876). Ce publiciste prolifique, un temps membre du parti des travailleurs puis du Parti démocrate, fut aussi un philosophe politique qualifié de « pré-marxiste » parce qu’il pensait la société en termes de classes sociales, en particulier dans son article « Les classes laborieuses » (1840). Tocqueville affirmait que « l’égalité des conditions » était une donnée naturelle de la révolution américaine, parce que ses acteurs issus de l’immigration coloniale avaient de fait aboli la société féodale des privilèges de caste. D’un « optimisme aveuglant », n’ayant vu pendant ses neuf mois de séjour qu’un « petit nombre » de pauvres, le Français forge pour deux siècles le mythe de l’exceptionnalisme américain, soi-disant caractérisé par l’absence de « haine de classe parce que le peuple est tout ».

L’apparition du capitalisme et d’une nouvelle classe de producteurs 

Brownson, fils de fermiers, insiste au contraire sur l’incapacité de la démocratie politique à résoudre les inégalités, dont il constate qu’elles s’aggravent avec l’apparition du capitalisme et d’une nouvelle classe de producteurs qui ne possèdent pas leur outil de travail, les prolétaires : « On dit que les fortunes sont plus inégales chez nous qu’elles ne le sont en France. » De ce fait, il conclut que « nous sommes loin d’avoir réalisé ce que je considère être la véritable égalité démocratique », propose d’abolir la propriété héréditaire et affirme que le « système des salaires doit être supplanté par un autre système, ou bien la moitié de la race humaine sera l’esclave virtuelle de l’autre pour toujours ».

Elle est à découvrir d’urgence, cette « autre Amérique » qui n’a jamais considéré que la démocratie devait se réduire à « procurer l’équilibre entre les forces du marché » : Naomi Wulf, trop tôt disparue, bilingue et binationale, était une preuve vivante de son existence.

« Le grand mal de toute société moderne, c’est la division de la communauté en deux classes, l’une propriétaire des biens et l’autre qui fournit le travail. » O. Brownson.

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