Emmanuel Macron : ainsi vint en Europe le "messie botté"

Un pavé dans le concert allemand de louanges à E. Macron, par Pascale Fautrier et Claus Josten paru hier dans le "Feuilleton" (pages culturelles) de la "Frankfurter Allgemeine Zeitung". Claus Josten, deux fois titulaire du Prix franco-allemand du journalisme, a été chargé de programmes dans l'équipe fondatrice d'Arte pendant 15 ans, traducteur du livre de Kamel Daoud, Meursault contre-enquête.

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Le texte allemand se trouve ici : http://www.faz.net/aktuell/feuilleton/debatten/macron-regiert-neoliberal-15083366.html

Le nouveau « extrême centre » de la France vient de loin. Le président nouvellement élu est l’apôtre sinon d’une « post-politique » du moins d’une antipolitique, tradition néfaste de ce pays. Il a été élu par une minorité.

Derrière le triomphe apparent du nouveau président Emmanuel Macron se profile une crise de la démocratie moderne – qui ne se manifeste pas pour rien en France. Est-ce en tant que patrie de la révolution que notre voisin européen se fait laboratoire politique pour le continent? La politologue Chantal Mouffe, théoricienne belge du populisme de gauche enseignant à Londres, qualifie de « post-politique » le macronisme. De fait,  depuis l’élection d’E. Macron et la majorité absolue obtenue à l’Assemblée nationale, de nombreux Français suspectent une tricherie politique aussi déloyale que raffinée. Après de longs mois d’un étrange jeu de billard à cinq bandes, il leur semble que ces deux élections ont entériné la mort de la démocratie – ce qu’ils ont massivement désapprouvé par une abstention historique.  

Alors certes les trois quarts des parlementaires français nouvellement élus n’ont jamais eu de mandat électif. Certes ils ou elles ont en moyenne six ans de moins que leurs prédécesseurs ; quarante pour cent d’entre eux sont des femmes – ce chiffre n’a jamais été aussi élevé. Et ce renouvellement du personnel politique a été accueilli comme une « révolution » civique, en particulier en dehors de la France, que même la Fondation Rosa Luxembourg à Berlin a salué.

Des députés fascinés par le nouveau Président

Seulement voilà :  les femmes et les hommes de La République En Marche ne sont pas aussi politiquement vierges qu’on le laisse entendre complaisamment : nombre d’entre eux sont des seconds couteaux en mal de reconnaissance venus des rangs de la droite classique ou du Parti socialiste en crise : ils ont attrapé souvent à la dernière minute le train à grande vitesse du tout jeune mouvement Macron. Ce bond en avant a boosté d’un coup leur carrière politique.

Leurs compétences pour ce nouveau job importent peu, pourvu qu’ils soient tombés sous le charme du plus jeune président français de l'histoire. Macron n’était encore il y a cinq ans qu’un conseiller parmi d’autres du Président Hollande. Sa rhétorique du « Ni droite ni gauche » a inauguré une nouvelle forme d’ « engagement politique », dont la caractéristique est la confiance absolue dévolue au chef. L’économiste Frédéric Lordon les a qualifiés de « Possédés » (référence évidente aux nihilistes de Dostoïevski). Ces croyants d’un nouveau genre appartiennent à la génération « start-up » et croient dur comme fer à la Vie-Macron : l’ubérisation généralisée du lien social.  

Le néolibéral Macron

Le 7 janvier 2015,  alors qu’il n’était encore que Ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, le nouveau gourou du langage binaire  a déclaré au Nouvel Observateur, journal de centre-gauche : « Il faut des  jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires ». « Enrichissez-vous !» avait proclamé autrefois François Guizot, le ministre à tout faire de la monarchie de Juillet (1830-1848). Entrée dans l’histoire comme slogan par excellence du libéralisme autoritaire, cette phrase semble avoir été à peine retouchée par l’enfant prodigue du Président Hollande. Telle est la quintessence du macronisme – pas si « djeun » que ça. Huit mois plus tard (août 2016), E. Macron démissionnait du gouvernement, laissant tomber sous la pluie (expression allemande) son mentor en pleine déconfiture.

Quoi de mieux que les anciennes fables pour nourrir ce répertoire d’illusions, le bréviaire des arrivistes (prétendants ou prétendus), en France et ailleurs.

Macron, candidat des entrepreneurs (et des entre-soi-prenants)

Mais l’enracinement dans la tradition de l’ « extrême-centre » est encore plus ancienne : l’abcès de fixation sur un leader charismatique n’est rien de nouveau à l’ouest, où cette maladie de la politique a même un nom, le bonapartisme. Napoléon Bonaparte avait été le « messie botté » dont Maximilien Robespierre avait prédit qu’il en finirait avec la Révolution française. La royale mise en scène au Louvre le soir de la victoire électorale en mai rappelle moins la Restauration que l’Empire – ou plutôt son imitation méta et méga-kitsch, celle que le neveu de son impérial oncle avait imposée à la France par un coup d’état en décembre 1851. C’est cette dernière comparaison qui vient aux lèvres de la résiduelle et minuscule opposition de gauche. Du reste la critique du bonapartisme est une antienne de la gauche depuis cet autre « coup d’état » (« permanent » disait F. Mitterrand) que fut l’instauration de la Cinquième république en mai-octobre 1958. Cependant si le pouvoir personnel du président caractérise cette constitution depuis son origine, force est de constater que c’est un socialiste, alors Premier Ministre, Lionel Jospin, qui en a aggravé en 2002 le présidentialisme autoritaire, en inversant le calendrier électoral : en faisant suivre immédiatement l’élection du Président par celle des députés, l’Assemblée nationale s’est trouvée entièrement subordonnée au pouvoir exécutif, aggravant les effets du scrutin majoritaire.

Des critiques se sont élevés et le philosophe Michel Onfray n’a pas hésité à parler d'un Putsch des entreprises du CAC 40 et des sociétés cotées en Bourse. Il ne fait du reste aucun doute pour personne qu’E. Macron était le candidat  préféré du MEDEF, qui l’a soutenu publiquement contre le candidat de la droite classique trop empêtré dans les affaires. Il faut cependant observer que rien d’illégal n’a eu lieu lors de ces élections : parfaitement conformes du point de vue du droit, c’est plutôt leur « légitimité » qui a été mise en cause, notamment à cause de la très puissante et très inédite abstention, et de la très faible part de votants en faveur d’E. Macron et de ses candidats (environ dix pour cent des Français -  y compris les non-inscrits). Et Jean-Luc Mélenchon, le fondateur d’un autre tout jeune mouvement, France Insoumise (17 députés élus), qui appelait à l’élection d’une Constituante pour changer la République, a qualifié à juste titre de « révolte civique » la désertion des urnes.

L’élimination punitive des sociaux-démocrates

Dans le spectre politique, le Parti socialiste et son ancien président Hollande ont joué de leur côté un rôle particulièrement peu recommandables en faveur de l'irrésistible ascension du nouveau Bonaparte. Contrairement à toutes ses promesses (« Mon ennemi, c’est la finance »), l’exécutif socialiste s’était converti dès son arrivée au pouvoir au crédo de l’austérité budgétaire et même à la politique de l’offre, jusque-là l’apanage théorique de la droite. En novembre 2016, François Hollande a été contraint de tirer le bilan de son échec et du rejet de sa politique, qui avait mécontenté sa gauche sans obtenir l’appui de la droite : sa « renonciation » à se représenter pour un deuxième mandat présidentiel a tourné alors à la farce indigne. Son ancien ministre de l’Economie se déclarant candidat à la présidentielle et son premier ministre Manuel Valls échouant à la primaire du Parti socialiste,  l’ex-Président, suivi en cela par une très large fraction du Parti socialiste, a, plus ou moins ouvertement, soutenu Emmanuel Macron contre le candidat élu du Parti Socialiste, Benoît Hamon, ex-« frondeur ». Aux élections législatives, nombre de candidats du PS se sont revendiqués de la « majorité présidentielle ».

Les sociaux-démocrates ont payé de la perte de 251 députés le lâchage de leur propre candidat. L’abstention record a été l’autre sanction de ce jeu de poker de la trahison politique. Parmi les trente députés socialistes finalement élus, une dizaine d’entre eux l’ont été avec l’appui de La République En Marche, et ont rejoint de fait le camp gouvernemental – dont la victoire hégémonique n’a nul besoin de cet appoint négligeable.

L’extrême-centre

« Extrême-centre » : la formule traverse analyses et commentaires, et semble bien mieux adapté à la réalité de la situation que le vocable « Révolution », certes galvaudé – surtout depuis que…. Emmanuel Macron en fait le titre de son livre programmatique à succès.  L’opération « extrême-centre » d’Emmanuel Macron consiste à substituer à l’ancienne alternative droite-gauche le choix plus dramatiquement binaire Finance ou Fascisme. Ce ne sont plus deux politiques qui sont proposés au vote démocratique, mais un vote « républicain » et un vote non-démocratique – ou un vote antisystème démocratique : autrement dit, un non-vote. L’ironie de l’histoire est que l’extrême-droite a préparé le terrain de ce « ni droite ni gauche » – qu’elle a largement contribué à populariser.  On remarquera qu’en politique le choix 0-1 équivaut à un non-choix.

L'austérité dictée par la Banque centrale européenne est-elle le seul remède contre le « populisme » ?  Ce terme doit être utilisé avec d’autant plus de prudence qu'il contribue à décrédibiliser encore davantage l'opposition de gauche, en jetant dans le même sac Insoumis, communistes (11 députés) et extrême-droite. Cet amalgame est la clé de la stratégie antipolitique (et non: post-politique) du macronisme.

Macron enthousiasme une minorité de privilégiés

L'offensive « extrême centre » a pour objectif de discréditer toute critique du « meilleur des mondes » néo-libéral. Là où le Front national de Marine Le Pen est au pouvoir (mairies etc.), on observe que la justice sociale est le cadet des soucis de l’extrême-droite malgré certaines déclarations confusionnistes au niveau national.  L’abstention la plus massive s’observe chez les plus défavorisés et chez les jeunes, précisément parce que l’exigence de redistribution des richesses n’est plus porté que par une gauche marginalisée et devenue inaudible

Tout se passe comme si les élections de 2017 en France avaient été, de fait, des élections « censitaires ». Voilà qui aurait fort réjoui le ministre de la Monarchie de Juillet, François Guizot, partisan fanatique du cens : c’est contre cette conception apartheidaire de la démocratie qu’avait éclaté contre Guizot et ses pairs la révolution de 1848. C’est aujourd’hui la même minorité que sous la monarchie de Juillet qui s’enthousiasme pour Emmanuel Macron : plus « numérisée » il est vrai, plus « cool », mais non moins riche et urbaine.  

L’ère de l’antipolitique

L'Europe unie prétend être depuis les années quatre-vingt-dix la vitrine éblouissante du seul monde possible : le « meilleur  des mondes » de la « fin de l’histoire ». Le compromis historique entre le pouvoir de l'argent et la démocratie parlementaire intervenu en Europe occidentale après la seconde guerre mondiale sous la pression de la guerre froide,  a pu donner l’idée que la redistribution des richesses et la justice sociale y jouaient un rôle définitoire. C’est pourtant précisément ces politiques du welfare state, de l’Etat-providence, avec lesquelles entend en finir l’antipolitique d’Emmanuel Macron et de la Commission européenne. Le nouveau président français est du camp de ceux qui en Europe ont contraint le gouvernement grec, le 13 Juillet 2015, à renoncer au mandat sur lequel il avait été démocratiquement élu. Dix ans plus tôt, le vote clair des Français contre l’Europe de la contrainte budgétaire institutionnalisée (référendum de 2005) avait également été ignoré.

En 2017, l’antipolitique considère comme obsolète toute la tradition démocratique issue de la Révolution française : la notion de souveraineté populaire impliquait celle d’égalité de droit entre les citoyens – et l’égalité de droit ou formelle (« libérale ») appelait comme son corollaire et son aiguillon proprement « politique », la revendication « de gauche » d’une égalité de fait.

La publication récente d’un rapport de la CIA de 1985 montre que l’officine du renseignement américain avait pris pour cible dans les années soixante-dix ceux des intellectuels qui continuaient de défendre le principe d’un engagement générique (universel) pour la justice sociale et l'égalité – exemplairement Jean-Paul Sartre, placé sous haute surveillance. Les représentants de la « nouvelle philosophie » et la « French theory » (Foucault, Derrida), étaient présentés au contraire comme devant être encouragés en ceci qu'ils substituaient à l’idée sartrienne de l’« engagement » universaliste (proprement « politique ») celle d’interventions ponctuelles dans l’espace public à partir d’une expertise spécialisée.

C’est pourtant Sartre qui avait raison : les intellectuels européens doivent s’engager par-delà les frontières parce qu’une démocratie vidée de son contenu égalitariste et social n’est plus un rempart contre le fascisme. Elle en prépare plutôt le retour.  

PASCALE FAUTRIER ET CLAUS JOSTEN

La FAZ a éprouvé le besoin de publier cette "réplique" violente à notre article : http://www.faz.net/aktuell/feuilleton/debatten/frankreich-als-beute-einer-extremen-mitte-15089292.html

 

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