Nathalie Sarraute, vingt ans après

Pour le vingtième anniversaire de la mort de Nathalie Sarraute (17 octobre 1999), je republie la recension de la biographie qu'Ann Jefferson consacre à l'écrivaine (parue dans L'Humanité du 26 septembre), et on trouvera à la fin du billet les informations concernant les événements organisés à cette occasion les 16, 17, et 18 octobre par la Bibliothèque nationale de France.

UNE TRAVERSÉE DU XXE SIÈCLE

Nathalie Sarraute (1900-1999) était convaincue, comme Proust ou ses contemporains Beckett et Blanchot, comme plus tard ses jeunes confrères du nouveau roman, que rien ne justifie la sacralisation dont furent jadis l’objet les vies d’écrivains. Ann Jefferson, professeure à Oxford et éditrice des œuvres complètes de Sarraute, qu’elle a bien connue, n’ignore rien de ce mépris pour les biographies. Non sans humour (anglais, of course), elle cite en ouverture de son livre les mots durs de Nathalie, condamnant à l’avance la sienne : « Je suis très contente de savoir que je ne la lirai pas. Je suis sûre que tout sera faux. »

Grâce au tour de force d’un travail de sept années, accumulant une documentation fascinante, la biographe relève le défi avec intelligence et délicatesse. Elle ne tente pas de trouver la clé des tropismes dans cette longue vie de mère de famille bourgeoise à laquelle on peut en apparence réduire leur créatrice. Mais elle s’engouffre dans la brèche que Sarraute ouvrait d’avance dans le dogme de la « mort de l’auteur », décrété par Roland Barthes en 1968 : elle concédait que les écrivains véritablement novateurs ont tous un « attachement maladif » aux détresses de leur petite enfance.

La conviction d’un égalitarisme fondamental

Née en Russie, enfant abandonnée par sa mère et ballottée entre Paris et Saint-Pétersbourg, polyglotte (elle parlait parfaitement le russe, le français, l’anglais et l’allemand), incertaine de sa place dans le monde, en proie à des « idées fixes », dénoncée comme juive pendant la guerre, Nathalie avait dû s’inventer un lieu sûr. Et Ann Jefferson de raconter la consolidation patiente, difficile, tardive de ce refuge que fut l’écriture. Ce n’est qu’autour de la soixantaine que l’écrivain Sarraute, embarquée par Alain Robbe-Grillet dans l’aventure du nouveau roman, commence à être lue, avant de devenir célèbre dans les années 1990.

Toute la vie de Sarraute devait être consacrée à peaufiner les moyens littéraires d’un réalisme psychologique qui la distingue de Robbe-Grillet et de l’école littéraire dont il s’est appliqué à bâtir la légende. Son écriture partage et même précède le « soupçon » des nouveaux romanciers à l’égard de la schématisation lisse des complexités de la vie que sont souvent les « personnages » tout d’une pièce et les rebondissements spectaculaires des récits. Sarraute en était persuadée : à une certaine profondeur, « nous sommes tous pareils ». Ni « enfant abandonné », ni « névrosé obsessionnel », ni « imbécile » ni intelligent, ni femme ni homme, ni Blanc ni Noir, ni Arabe ni juif – juste une « substance » humaine, universelle et impersonnelle, désirant le contact, se mêlant à autrui jusqu’à l’indistinction, ou se rétractant sous les coups reçus. La conviction de cet égalitarisme fondamental, héritée d’une sensibilité familiale socialiste-révolutionnaire, conduira la femme engagée que l’écrivaine fut aussi à militer dès l’entre-deux-guerres en faveur des droits des femmes, ou à signer le Manifeste des 121 en 1960 pour l’autodétermination des Algériens.

La biographie d’Ann Jefferson, magistrale traversée du siècle des guerres et des révolutions, a l’immense mérite de renouveler l’intérêt pour une œuvre qui plonge dru dans nos malaises identitaires. Comme Breton et Trotski, Sarraute considérait que l’art doit être libre de tout impératif idéologique extérieur au processus de création. L’intérêt vital qu’elle portait à « l’élan créateur » de formes nouvelles, puisant dans un « fond commun » de sensations informes, est cependant à lire, plus que jamais, dans toute l’amplitude de sa portée indissolublement esthétique, psychique et politique.

Ann Jefferson, Nathalie Sarraute, Flammarion, 500 pages, 26 euros

Différentes initiatives ont eu et auront lieu à Paris autour des vingt ans de la mort de Nathalie Sarraute : le 26 septembre, avec Ann Jefferson était au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme. Un colloque international est organisé par la BNF le 17 octobre (site Richelieu auditorium Colbert). Dans le cadre du colloque, une lecture de la version originale de Tropismes par Coraly Zahonero (de la Comédie française) aura lieu la veille à 20h à la Maison de la Poésie et une table ronde à laquelle je participerai* avec les sarrautiens historiques

Nathalie Sarraute Michèle Bancilhon AFP Nathalie Sarraute Michèle Bancilhon AFP
se tiendra le lendemain du colloque, vendredi 18 octobre, 15h, à l'hôtel de Lauzun. Pour tous renseignements complémentaires sur ces trois événements : https://www.bnf.fr/fr/agenda/colloque-nathalie-sarraute-vingt-ans-apres

* J'ai consacré ma thèse et de nombreux articles universitaires et publications à l'oeuvre de Nathalie Sarraute. 

 

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