Moi aussi je suis un dictateur!

Anch’io sono dittatore ! S’exclament les idolâtres de Bonaparte dans des tribunes appelant à des putsch militaires. Comment s'est construit et a été pensé ce bovarysme masculin depuis deux siècles ? Cette « littérature » confondant la puissance et la domination a vécu – ou plutôt : il est plus que temps d’en finir avec elle.

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Pascale Fautrier, auteure de Le Paris de Napoléon Bonaparte Ed. Alexandrines, 6 mai 2021, et Napoléon Bonaparte, folio Gallimard, 2011.

Edition ici de ma tribune d'hier dans L'Humanité à l'occasion de la parution aujourd'hui d'une balade dans le Paris de 1784-1815 et au-delà, méditation sur le mythe napoléonien.`

 Anch’io sono dittatore !, s’exclament en secret depuis deux siècles les idolâtres de Bonaparte. Lorsqu’ils sont au pouvoir, ils érigent sur les bastilles renversées de grotesques éléphants monumentaux où se réfugient les gavroches, et se hissent en césars bodybuildés sur le faîte des colonnes Vendômes au cœurdes zad de la finance. Quant aux orphelins des « circonstances », beaucoup d’entre eux jouent aux petits soldats depuis deux siècles, coiffés d’un tricorne, dans un hôpital psychiatrique de province ou une prison suburbaine. L’un d’eux, Raskolnikov, avait assassiné la vieille usurière pour en finir avec la misère en milieu étudiant. Un autre, leur ancêtre à tous, Julien Sorel, s’en était pris à son ancienne amante à défaut d’armées étrangères (on a longtemps appelé ça un crime passionnel).  Forcément par-delà le bien et le mal, « grand homme » oblige, Monsieur Bovary tue dès 1830. Madame Bovary ne se suicide que vingt-sept ans plus tard. Heureusement la plupart des fans de Bonaparte se contentent de donquichotter en se rasant.  

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Mais reprenons. L’usage du mot littérature au sens d’ « art littéraire », de « préoccupation esthétique et morale des écrivains » apparaît à la fin du XVIIIème siècle et est consacré par l’ouvrage de Madame de Staël, De la littérature (avril 1800)quelques mois donc après le 18 Brumaire. L’égérie intellectuelle et libérale du Directoire approuve le coup d’état qui porte le général Napoléon Bonaparte au pouvoir. Comme son amant Benjamin Constant, l’inventeur du libéralisme politique, comme l’ultra monarchiste Châteaubriand, et à vrai dire comme l’ensemble de la classe dominante, la fille du ministre-banquier Necker soutient ce retour à l’ordre et au Génie du christianisme (1802).

Ce siècle avait deux ans, Balzac trois, Victor Hugo naissait, Chateaubriand prenait prétexte de l’assassinat du duc d’Enghien pour se confiner à la campagne, et bientôt Stendhal s’ennuie dans les couloirs de la diplomatie impériale. Quant à Bonaparte, s’il a cru à sa « dictature de salut public » pour sauver la « République », c’est à la manière de César s’appuyant d’abord sur le parti des populares contre les aristocrates romains : l’esclavage est rétabli dès 1802. Il a conscience, dès la rédaction des bulletins de la Grande Armée, de créer ce sous-genre nucléaire de la « littérature » naissante, le story telling : « Quel roman que ma vie ! », conclura-t-il à Sainte-Hélène.

Le Mémorial de Sainte-Hélène publié par Las Cases deux ans après la mort de Napoléon (en 1823) est le point de départ, de fait, de la transformation en mythe littéraire du « lion enchaîné » par les Anglais au milieu de l’Atlantique.  Julien Sorel (d’une génération plus jeune que son créateur, Stendhal) dévore ce livre incroyable : il est la première victime du « bonapartisme poétique » (Jean Tulard) et du bovarysme avant la lettre qui en découle.

L’auteur du Rouge et du Noir avait déclaré le premier : « Julien Sorel, c’est moi ». Victor Hugo, qui a l’âge de Sorel, donne le coup d’envoi du nouage natif de la littérature romantique et du mythe napoléonien avec l’ode « A la colonne Vendôme » (« de gloire et d’airain », 1828). Dégrisé par le coup d’état du 2 décembre 1851, le poète romantique en chef continuera pourtant à jouer la légende napoléonienne (la noire et la blanche) contre « Napoléon le Petit » et le Second Empire qui l’exile : jamais il ne reniera l’engouement de toute sa génération pour le « Retour des cendres » en décembre 1840, poème-phare de La Légende des siècles (1859-1883).

Funeste sublimation hugolienne du Cromwell français en génie créateur-forcément-destructeur : elle rendra définitivement fou un Maurice Barrès déjà passablement dingue. Son Culte du moi (1888-1891) est sans doute l’expression littéraire la plus achevée du bovarysme masculin, et ça finit mal : avec la trilogie Le Roman de l’énergie nationale annonçant la boucherie de 14-18. Barrès y hallucine la statue Napoléon déjà désuète en « professeur d’énergie » du nationalisme belliciste qui inspire encore aujourd’hui la droite conservatrice et le fascisme français.

Cette « littérature » confondant la puissance et la domination a vécu – ou plutôt : il est plus que temps d’en finir avec elle.

Heureusement très tôt quelques livres ont commencé à déconstruire, contre les rejetons de Barrès qui ne sévissaient pas encore sur CNews, l’hagiographie tératologique du grantomme sauveur et chef de guerre : Stendhal rédigeant la Vie de Napoléon dès 1817, apercevait déjà le « despote » sous le « génie », et son roman, Le Rouge et le Noir (1830) sondait les ravages intimes du virilisme « romanesque » sombrant dans l’hallucination meurtrière.

Balzac, examine dès 1833, en premier des réalistes, l’engouement pour le « Napoléon du peuple » :  le récit d’un vétéran de la Grande armée qu’il place au centre de son roman, Un médecin de campagne, annonce la triste victoire du neveu de l’oncle, Louis Napoléon Bonaparte, le 10 décembre 1848. Madame Bovary (1857), finalement lucide mais suicidée, « c’est moi », s’exclame un Flaubert dont l’ironie désabusée est incapable d’imaginer une autre politique que l’ordre bourgeois.

Dostoïevski, dans Crime et châtiment (1866), retourne Raskolnikov comme un gant, et noie la chimère bonapartiste dans son masochisme chrétien, comme le « petit caporal » s’était englué dans Moscou incendiée et déserte. Si la « littérature » (faut-il conserver ce nom ?) ne poursuit pas après eux l’ambition de désarmer l’intolérant fantoche bravache et revanchard qui « pont-d’Arcole » en chacun de nous, elle « ne vaut pas une heure de peine » (signé Sartre : autre dézingueur du Chef).

Et les heures nous sont comptées : l’intimité a le régime politique qu’elle mérite.

 

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