Pascale Fautrier
Ecrivain
Abonné·e de Mediapart

161 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 oct. 2015

L'intellectuel "se mêle de ce qui ne le regarde pas"

Une version courte de cet article (les cinq premiers paragraphes) est paru hier (lundi 5 octobre) dans L'Humanité, et la version longue est également en accès libre ici : http://www.humanite.fr/pascale-fautrier-lintellectuel-se-mele-de-ce-qui-ne-le-regarde-pas-585688 

Pascale Fautrier
Ecrivain
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Une version courte de cet article (les cinq premiers paragraphes) est paru hier (lundi 5 octobre) dans L'Humanité, et la version longue est également en accès libre ici : http://www.humanite.fr/pascale-fautrier-lintellectuel-se-mele-de-ce-qui-ne-le-regarde-pas-585688 

Les intellectuels de gauche ne se taisent pas : on les interdit d’antenne. Un des grands inquisiteurs de cette  "normalisation", Brice Couturier, l’a décrété vendredi : "Les problèmes de gouvernement requièrent de l'expertise et non pas des théories générales"[1], Cette «injonction de dépolitisation »[2]  est l’exact contre-pied de la définition que Sartre donnait de l’intellectuel[3] : cet expert, ce spécialiste, ce savant, bref ce « technicien du savoir pratique » ou bien cet écrivain, cet artiste,  AFFICHE SES POSITIONS POLITIQUES DANS L’ESPACE PUBLIC. Ce pouvoir d’expression citoyenne libre est ambigü,  parce qu’il est de fait élitiste, et parce que certains « (faux) intellectuels », sont chargés de diffuser l’idéologie des pouvoirs institutionnels publics ou privés qui les rémunèrent par ailleurs.

On a récemment qualifié d’intellectuels « médiatiques » ceux d’entre eux qui bénéficient de la faveur grégaire des médias. A l’évidence, une telle « faveur » a une visée politique[4] : il s’agit de polariser le débat public sur un clivage Bien/Mal, démocratie-capitalisme versus populisme-démagogie totalitaire. On veut nous faire admettre comme un présupposé indiscutable que l’économie « naturelle » de la démocratie serait le capitalisme. Or les intellectuels de gauche se définissent par la remise en cause de cettedoxa de droite : quand ils s’y risquent, on les traite aussitôt de « populistes », « crypto-fascistes » etc.

Sartre est mort deux fois : en 1980, et par la campagne de dénigrement dont il a été l’objet depuis, contemporaine de la conversion de la gauche dite de gouvernement à la vulgate libérale (1981-83). Depuis, la droite n’a cessé de se « décomplexer » [5], dans le même temps que l’on faisait le procès des « intellectuels engagés ». La vérité est que Sartre avait théorisé la fonction de l’intellectuel comme le mal nécessaire des démocraties bourgeoises, monstre traître à sa classe MAIS EGALEMENT aux appareils politiques dont il ne peut, par essence, se faire le porte-voix « organique » - sauf à accepter de se saborder pour devenir un « idéologue », c’est-à-dire un expert appointé. Eric Zemmour est aujourd’hui, typiquement, l’idéologue de la droite « radicalisée » à l’extrême-droite.

Pierre Bourdieu après 95 avait eu le temps de comprendre (Michel Foucault est seulement mort trop tôt) que cantonner les intellectuels à leur compétence « spécifique » - avait été le moyen trouvé par les pouvoirs dominants de les bâillonner ». Sartre expliquait au contraire qu’ils ont unemission spécifique : opposer à l’idéologie de droite de l’ « identité » et du calcul techniciste, une pensée du Bien commun, une pensée du « commun », une pensée en commun.  Contrairement à la pensée de droite, L’universalité que l’intellectuel se charge d’élaborer quand il intervient dans le champ politique ne pose pas un idéal humain défini a priori. Elle n’est ni « identitaire » ni idéaliste) : l’HOMME qu’elle vise n’existe pas encore, il est « à faire », dit Sartre.

Nous vivons une nouvelle crise de partage du spirituel et du temporel – aussi grave et décisive que celle que l’Occident a vécu au Moyen Age lorsqu’il a fallu renoncer au rêve de théocratie impériale. Et ce n’est pas un « matérialisme » mais une pensée projective de la dignité universelle qu’il faut opposer à la pensée de droite essentialiste et utilitaire : non, le monde n’est pas une somme  de « ressources », humaines ou matérielles, à exploiter, mais un ensemble en interaction à penser DANS SON DEVENIR INCERTAIN[6]. Il nous faut inventer une historicité ouverte qui rompe avec le millénarisme étatiste d’origine hégélienne[7], qu’il soit « libéral »-impérial (Fukuyama-Huntington) ou stalinien. Contre l’objectivation du monde opérée par la religion du profit,  objectivation identitaire biologique : la « race blanche », ou historique : le « christianisme » forcément européen, osons dire avec Jaurès et Marx, que l’émancipation humaine commence tous les jours et qu’elle n’a pas de fin.

Le pouvoir d’expression citoyenne des intellectuels est nécessairement élitiste, parce qu’il mobilise des habitudes de réflexion et des facilités d’expression acquises ailleurs. Ils utilisent la notoriété que leurs publications ou leurs performances leur a conférée dans leur domaine propre pour monopoliser des tribunes libres des médias au détriment des citoyens moins rompus aux exercices d’énonciation orale ou écrite. Sartre tenait pour suspect cet élitisme de fait et la duplicité fréquente de leur position sociale, qui les incite souvent, et quasi-inconsciemment, à se faire les porte-voix de l’idéologie dominante. Du coup, lui aussi rêvait d’un monde qui n’aurait plus besoin de ces « monstres » que sont les intellectuels, pris dans des contradictions qu’ils ne sont pas en mesure de résoudre seuls et qui les place en porte-à-faux autant vis-à-vis de leur  milieu professionnel que des victimes de l’oppression sociale dont ils ne partagent pas le destin. Le messianisme inhérent à la visée de l’universel se doublait chez Sartre d’un millénarisme : il croyait à la possibilité d’une société réconciliée où le niveau de conscientisation serait tel que chacun participerait à égalité avec les autres à l’élaboration continue de la vie collective. Rompre avec le millénarisme signifie aussi cesser de croire en cet horizon de réconciliation : je préfère pour ma part considérer cette perspective comme un projet de réalisation à prendre en charge au niveau de la vie de chacun, à la mesure de ses moyens, de ses forces et de sa situation propre.

Je voudrais insister pour dire que le travail des intellectuels – distinct de leur activité professionnelle rémunérée (y compris l’écriture de livres, quasi-gratuite aussi mais c’est une autre question) –  est gratuit, en ce double sens qu’il n’est pas rémunéré (par les médias) mais aussi qu’il ne sert par définition aucun pouvoir institué (y compris les partis politiques), parce qu’il ne vise aucune « réalité » établie : il présuppose l’hypothèse éthique d’un dépassement des intérêts égoïstes et l’existence d’une « humanité » qui n’est pas celle de l’observation sociologique ou historique, une humanité capable de s’émanciper de ce qui la pousse à l’exploitation de tous par quelques-uns et au gaspillage destructeur de son environnement, terre, air, eau, animaux, végétaux, minéraux.

Un mot sur le rapport spécifique des écrivains à l’engagement : Sartre disait dans le même texte, que l’écrivain fait l’expérience dans son activité d’écriture d’une contradiction plus radicale encore que celle de l’intellectuel (qui en dérive). Il reprenait dans cette analyse la distinction opérée par Roland Barthes dans Le degré zéro de l’écriture (1953)[8] entre le style et  l’écriture. Le style est pour l’écrivain l’expression en grande partie inconsciente de sa singularité psycho-physique, de sa contingence physico-historique pour adopter le vocabulaire sartrien. L’écriture est plus consciente : elle est un choix volontaire, politique, d’une certaine forme (lexicale, grammaticale), laquelle condense ce qu’on pourrait appeler l’utopie sociale de l’écrivain, qui induit un lecteur virtuel, idéal, bref une « humanité » à laquelle il veut s’identifier et à laquelle il invite le lecteur à s’identifier – quelles que soient par ailleurs les traversées du Mal, pour parler comme Bataille, que sont ses récits. L’écrivain bute à chaque pas sur la contradiction entre l’assignation (en partie inconsciente) à la contingence psycho-physique et historique du style et la visée universelle et éthico-politique de son écriture :  chacune de ses phrases est une fragile passerelle entre le monde intime sensible, sensuel, affectif et le monde des significations et des aspirations collectives. En un sens, donc, dit Sartre, l’écrivain est par essence un intellectuel (on pourrait dire aussi que l’intellectuel est forcément un écrivain) parce qu’il doit assumer dans son travail d’écrivain cette tension entre son « économie » libidinale, affective, sociale, personnelle et ses visées de dépassement éthique et politique.

Cette tension, j’ai voulu la rendre manifeste dans Les Rouges : elle est, en un sens, le sujet même du livre, et cela n’a pas été vu. Ce roman vrai a été lu soit comme un livre d’Histoire (idyllique) de la gauche, soit comme un témoignage personnel. Alors que tout son intérêt réside dans la rencontre transgressive, conflictuelle entre les deux dimensions,  notamment, sur un plan strictement politique : l’exposition de l’intime transgresse l’ « esprit de Parti » stalinien (ou nazi : totalitaire). Vassili Grossman décrivait ainsi un apparatchik stalinien dans le magistral Vie et Destin : « Les sentiments personnels, l’amour, l’amitié, la solidarité, disparaissent d’eux-mêmes quand ils entrent en contradiction avec l’esprit de Parti ».  Et mon livre cherche à crever l’abcès « stalinien » dont la gauche continue à être malade : j’ai voulu regarder en face, tenter de comprendre les causes profondes, pour guérir, ne plus prêter le flanc à la culpabilisation, sous prétexte de stalinisme, de tout engagement anticapitaliste.

La rencontre transgressive de l’intime et du politique n’a pas été vue parce qu’elle est notre point aveugle, celui que j’essaie d’éclairer : ce lieu, où se mêlent et s’enchevêtrent malgré nous nos raisons et nos déraisons. Mon livre, au-delà de la profession de foi et de la confession qui se contestent l’une l’autre, vise à ouvrir la le politique et l’historique à leur secret, les blessures psycho-intimes qui sous-tendent les actes publics, et  à déployer l’intime jusque dans son élan le plus universalisant, l’amour et le souci d’autrui. Dans Les Rouges, la littérature s’avoue « engagée » ou « embarquée » d’entrée de jeu dans l’aventure collective (politique) qui commence avec l’énonciation, la nomination juste des phénomènes, et elle se risque à dévoiler les enjeux intimes de ces engagements : cet éclairement est vital, douloureux, il est une invitation au lecteur à pratiquer pour lui-même cette élucidation salutaire. 


[1] Brice Couturier, « Les intellectuels menacés d’extinction », France Culture, 2 oct. 2015 : « Si nos intellectuels ont moins de prestige, c’est peut-être parce qu’ils sont moins nécessaires… La France se normalise. »

[2] Cf. Intellectuels de gauche, réengagez-vous ! G. de Lagasnerie et E. Louis, Le Monde, 27-28 sept. 2015.

[3] Jean-Paul Sartre, Plaidoyer des intellectuels, 1972.  

[4] Je m’y emploie dans un récent billet du Club Mediapart : http://blogs.mediapart.fr/blog/pascale-fautrier/160915/la-beaute-dalain-delon-ou-la-tragique-colere-des-hommes-francais

[5] Cf Pascale Fautrier, La droite littéraire « décomplexée », 22 février 2010 :  http://www.fabula.org/revue/document5501.php

[6] Cf. Pascale Fautrier, « La Politique de Georges Bataille », in volume collectif La Part maudite de Georges Bataille, la dépense et l’excès, Classiques Garnier, septembre 2015, pp. 235-253. Je renvoie également, bien sûr, aux travaux d’Edgar Morin, notamment La Voie, Fayard/Pluriel, 2012.

[7] L’augustinisme dit politique est une racine plus ancienne.

[8] Lequel ouvrage a fait connaître Roland Barthes, qui reconnaissait volontiers sa dette envers le Qu’est-ce que la littérature de Sartre (1948),dont il s’est ensuite davantage éloigné, sans toutefois jamais éprouver le besoin de rompre avec lui : mais c’est une autre histoire. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Redon : un mutilé, les fautes du ministère de l’intérieur et la justice qui enterre
Le 19 juin 2021, en Bretagne, lors d’une opération menée pour interdire une rave party, Alban, 22 ans, a eu la main arrachée par une grenade tirée par les gendarmes. Le 11 mars 2022, le parquet de Rennes a classé sans suite. Pourtant, l’enquête démontre non seulement la disproportion de la force mais les responsabilités de la préfecture et du ministère de l’intérieur. Mediapart a pu consulter des SMS et des appels aux pompiers, accablants, enterrés par le procureur de la République.
par Pascale Pascariello
Journal
La majorité se montre embarrassée
Après les révélations de Mediapart concernant le ministre Damien Abad, visé par deux accusations de viol qui ont fait l’objet d’un signalement à LREM le 16 mai, la majorité présidentielle peine à justifier sa nomination au gouvernement malgré cette alerte. La première ministre a assuré qu’elle n’était « pas au courant ».
par Marine Turchi
Journal
La haute-commissaire de l’ONU pour les droits humains en Chine pour une visite à hauts risques
Michelle Bachelet entame lundi 23 mai une mission officielle de six jours en Chine. Elle se rendra au Xinjiang, où Pékin est accusé de mener une politique de répression impitoyable envers les populations musulmanes. Les organisations de défense des droits humains s’inquiètent d’un déplacement trop encadré et de l’éventuelle instrumentalisation. 
par François Bougon
Journal — Europe
À Kharkiv, des habitants se sont réfugiés dans le métro et vivent sous terre
Dans le métro ou sous les bombardements, depuis trois mois, la deuxième ville d’Ukraine vit au rythme de la guerre et pense déjà à la reconstruction.
par Clara Marchaud

La sélection du Club

Billet de blog
La condition raciale made in USA
William Edward Burghardt Du Bois, alias WEB Du Bois, demeure soixante ans après sa mort l’une des figures afro-américaines majeures du combat pour l’émancipation. Magali Bessone et Matthieu Renault nous le font mieux connaître avec leur livre « WEB du Bois. Double conscience et condition raciale » aux Editions Amsterdam.
par Christophe PATILLON
Billet de blog
Attaques racistes : l'impossible défense de Pap Ndiaye
L'extrême droite et la droite extrême ont eu le réflexe pavlovien attendu après la nomination de M. Pap Ndiaye au gouvernement. La réponse de la Première ministre est loin d'être satisfaisante. Voici pourquoi.
par Jean-Claude Bourdin
Billet de blog
Pap Ndiaye : la nouvelle histoire des migrations
En décembre dernier, en direct de Pessac, Pap Ndiaye a évoqué de façon magistrale la nouvelle histoire des migrations, estimant que la France n’est pas un bloc, mais faite de « variations ». On se grandit en les prenant en compte, disait-il, contrairement au projet des « marchands de haine ».
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
Racisme systémique
Parler de « racisme systémique » c’est reconnaître que le racisme n’est pas uniquement le fait d’actes individuels, pris isolément. Non seulement le racisme n’est pas un fait exceptionnel mais quotidien, ordinaire : systématique, donc. Une définition proposée par Nadia Yala Kisukidi.
par Abécédaire des savoirs critiques