1968-2018: ce n'était qu'un début

Sur 68, tout le monde ment. Tout était possible, et l'est chaque jour, même un gouvernement provisoire. Sauf que l'ultime carte des dominants est la violence.

Cet article a été publié le 24 avril 2018 dans le Hors-série de L'Humanité "68, un rêve qui court".

Tout le monde ment sur mai 68. Les soixante-huitards mythifient la « révolte étudiante » pour faire oublier qu’entre le 13 et le 29 mai, la convergence des luttes et la contagion de la grève a bel et bien enclenché un processus révolutionnaire.

De l’inouï rebelle franchissant les limites, nos faussaires en seraient revenus de la révolte oedipienne forcément névrotique contre le père De Gaulle, définitivement avertis sur la mécanique du désir à quoi se réduirait en définitive la passion politique.

Malheur aux vaincus du néolibéralisme, martèlent sur toutes les ondes ces winners : seuls les dominants règnent, les autres geignent, vous qui arrivez, laissez toute espérance d’un autre monde possible, et récoltez sans attendre les dividendes de la servilité, si vous le « valez bien ».

La vérité est que rien d’inouï ne s’est passé en 68 qui ne puisse se reproduire n'importe quand : des grèves parallèles peuvent se coaguler et se généraliser, des foules d’étudiants se sentir solidaires des salariés. La vérité est qu’en 68, la grève, comme toujours, a interrogé le cloisonnement des individus, des lieux et des tâches, les fonctions et les places assignées, la division du travail entre maîtrise et exécutants, intellectuels et manuels, et jusqu’à la propriété privée des moyens de production.

Dans le sentiment d’appropriation de la parole et des lieux, les anciens viennent transmettre la mémoire de la capacité ouvrière, dissociant la hiérarchie sociale de la valorisation des individus, prônant l’intelligence collective de l’auto-organisation et l’abolition du salariat.

La politique nouvelle, en 68 comme à chaque « mouvement », est une pratique d’égalité et d’émancipation, qui n’a pas (encore) trouvé sa technique de gouvernement, et qui ne se préoccupe pas d’abord de « prise du pouvoir ». Les professionnels de la politique savent qu’aux lendemains du 13 mai, la situation est « objectivement révolutionnaire » (Jacques Sauvageot, UNEF).

Du PC à l’UDR en passant par la FGDS, on envisage très vite, sur la proposition du premier Ministre Pompidou l’organisation d’élections législatives anticipées, alors que la grève perdure malgré les « accords » de Grenelle qu’aucune des parties ne signe au petit matin du 27 mai. Le 28 mai, F. Mitterrand déclare qu’il est candidat à la présidence de la République, et le PC appelle à manifester le 29, aux cris de « gouvernement populaire ». Mais le vieux général ne l’entend pas de cette oreille : ce n’est pas tant qu’il craint de voir s’installer au pouvoir le « communisme totalitaire » dont il agitera l’épouvantail le lendemain.

 

Le pouvoir gaulliste, otage de la droite pétainiste depuis mai 1958

De Gaulle sait fort bien que depuis 1935, le PC français n’a eu de cesse de se couler dans le moule de la démocratie représentative. Il est évident en outre que Moscou tient à le ménager, lui qui a fait sortir la France de l’OTAN en mars 1966.

Le danger est en revanche réel que son camp le pousse à partir, mais pire encore, que la droite perde les élections. Dans la matinée, son gendre, Alain de Boissieu, général de la 7ème division blindée, lui confie que l’armée, prête à bouger, s’impatiente, et attend des ordres. Le président de la République décide alors de se faire discrètement héliporter avec famille et bagages inhabituels pour une destination qui demeurera inconnue pendant quelques heures. Direction : Baden-Baden, au QG d’un autre général, Massu. Massu à qui il doit son arrivée au pouvoir en 58 et qu’il a nommé, en mars 66, commandant en chef des forces françaises en Allemagne, mais qu’il avait échoué à convaincre de la nécessité du référendum sur l’autodétermination du peuple algérien : sa démission avait provoqué une semaine de barricades à Alger, tenues par les hommes de la future OAS créée l’année suivante.

Dans la soirée du 29 mai, des mouvements de troupes ont lieu à l’est et au sud de Paris, mais le risque de putsch est écarté : De Gaulle a promis à Massu l’amnistie intégrale de tous les membres de l’OAS (décrétée le 7 juin), en échange de quoi l’armée se place à son entière disposition. Réapparu le lendemain dans la télé-ORTF, le hiératique général prononce cette stupéfiante première phrase, fanfaronne et menaçante : « Etant le détenteur de la légitimité nationale et républicaine, j’ai envisagé depuis 24 heures toutes les éventualités sans exception qui me permettraient de la maintenir ».

C’est sous le coup d’un double chantage, exercé par l’armée et par l’extrême-droite, que la dissolution de l’Assemblée nationale est donc finalement annoncée. Le dernier mot de l’allocution déclenche le déferlement immédiat et concerté, sur les Champs Elysées, d’une droite gaullo-pétainiste réunifiée jusque dans ses ligues séditieuses, et hurlant « Cohn-Bendit à Dachau ».

Non seulement le processus révolutionnaire est stoppé, mais la gauche a dès lors perdu les élections, faute d’avoir anticipé, voire même compris, le risque putschiste. Il est pourtant évident que le pouvoir gaulliste est l’otage de la droite pétainiste depuis mai 58, et pas seulement à cause de Massu. Lorsque, enfant, je quitte avec ma mère la manifestation du 13 mai 68 et que je regarde mon père s’éloigner, j’ai le cœur serré : dans l’air, le souvenir des « neuf morts du métro Charonne » le 8 février 62, tués par la répression policière ordonnée par le préfet Papon. Ce pétainiste notoire, condamné en 1998 pour complicité de crime contre l’humanité, a commandité aussi le massacre d’une centaine d’Algériens le 17 octobre 61.

"Tout est possible", et même un "gouvernement provisoire"

Lorsque le 29 mai, je scande « gouvernement-ouvrier-et-paysan » avec mon grand-père cheminot et toute la salle du marché couvert de Migennes, je ressens physiquement la joie de tous d’y être enfin au vrai lieu de la densité d’être, tant la base croit encore que « tout est possible », et même un « gouvernement provisoire ».

Mais faute d’initiative en ce sens, le piège s’est déjà refermé : les élections des 23 et 30 juin vont se dérouler dans une atmosphère de retour à l’ordre, conditionnée par le défilé du 30 mai de la droite unie à l’extrême-droite. La différence, entre l’opposition et la majorité, du rapport entre le nombre de sièges et le nombre de voix, est aussi révoltante qu’aux élections de juin 2017.

Rien n’a changé depuis juin 68. Ou seulement ceci : la technocratie Bercy à la suite de Pompidou a mis au point une théorie de la démocratie électorale comme forclusion de la politique, excluant ses deux pôles antagoniques que sont le providentialisme gaullo-pétainiste et la promesse égalitariste communiste. Pourtant les milices d’extrême-droite sont au service de l’ordre dominant aujourd’hui comme hier (et pas qu’à Montpellier), et vient un moment où les technocrates sont obligés de faire de la politique, comme les 29 et 30 mai 68. Lorsque la situation se tend, ils finissent toujours par porter au pouvoir, comme en Italie, un gouvernement d'extrême-droite, parce que tout leur est bon - jusqu'au nazisme - pour maintenir leur domination.

Pour construire

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la politique nouvelle née en 68, prenons la mesure de la violence répressive qui est leur carte ultime, hier comme aujourd’hui, et imposons une autre puissance d’être, nous qui sommes « l’immense majorité ».

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