L'emploi du mot fascisme

Republication dans sa version originale de la recension du livre de Jean-Michel Rey, Le Suicide de l’Allemagne (Desclée de Brouwer, 2018), parue dans L'Humanité du 2 août.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’a pas été évident, dans l’Allemagne d’avant 1933, d’employer le mot « fascisme » pour qualifier ce qui se préparait de monstrueux. Thomas Mann s’y est risqué dès 1929 : « Il s’agit de dépasser toute espèce de fascisme », écrivait-il. Après Heine, après Nietzsche, le grand écrivain allemand contraint à l’exil aux États-Unis affirme qu’Hitler est en train de détruire cette part de l’Allemagne sans laquelle l’Allemagne n’est pas l’Allemagne ou, ce qui revient au même, grâce à laquelle l’Allemagne est « plus que l’Allemagne ». Il explique que la volonté d’éradiquer les juifs est pour l’Allemagne le résultat dément d’un rêve de toute-puissance illimitée – et un suicide. Dans le même esprit, Mann publie en 1943 une nouvelle sur la vie de Moïse : Jean-Michel Rey la relit pour nos propres temps troublés, en méditant sur les pouvoirs « prophétiques » de la littérature. C’est un Moïse sculpteur que Thomas Mann raconte en 1943 : un Moïse qui n’a pas abandonné la sculpture pour la politique comme Hitler la peinture. Moïse est le créateur du peuple juif, et un créateur tel qu’il est aussi un critique des apparences convenues, un artiste inventeur d’une langue, dans laquelle doit s’énoncer la loi nouvelle.

À la figure césariste et théocrate du législateur-tyran dont Hitler est le triste mime, Mann oppose une autre puissance, celle de l’art s’il est critique ironique et salvatrice, herméneutique interminable, réagencement perpétuel des formes. Et c’est précisément cela l’« esprit juif » ou l’« esprit » tout court : la capacité prophétique de nommer ce qui est (par exemple le « fascisme ») pour se donner les moyens d’en prévenir le désastre, et d’insuffler un sens nouveau aux vocables usés par la propagande médiatique et la paresse.

Une communauté humaine n’est pas, nous prévient ce livre, une collection finie de formes connues et identifiées, un marché d’images et de discours autorisés. Pour être une communauté vivante et libre de consentir à la loi, elle doit posséder en elle cette auto-ironie, cet esprit critique, capable d’infinitiser les formes de vie, de les renouveler – cette part maudite et révolutionnaire, dont les nazis ont voulu amputer l’Allemagne sous le nom de « juifs », et qui porte aussi d’autres noms dans l’Histoire et dans notre actualité : celui de musulman et de Tzigane, de migrant et de « rien » que

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les gens seraient dans les gares (E. Macron), et qu’il s’agirait d’enfourner de force dans la coupe réglée des statistiques. 

https://www.humanite.fr/essai-lemploi-du-mot-fascisme-658794

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